
À l’occasion de la sortie de « Le Diable s’habille en Prada 2 », une anthropologue évoque la mode, un secteur crucial du capitalisme aussi luxueux dans ses représentations qu’il est précaire pour ses travailleurs et travailleuses.
Table des matières
- En tant qu’anthropologue, vous travaillez sur la mode. Pourquoi le choix de ce terrain ?
- Le Diable s’habille en Prada 2 est la suite d’un premier film sorti en 2006. Quel regard portez-vous sur ces œuvres de fiction ?
- En 20 ans, entre les deux films, comment a évolué le monde de la mode ?
- Entre les deux volets, la catastrophe du Rana Plaza, en 2013, a marqué les esprits. Ce drame a-t-il changé quoi que ce soit aux conditions de travail que vous décrivez ?
- En France, ces dernières années ont été marquées par l’irruption de nouveaux acteurs chinois, porteurs d’une « ultra fast fashion ». Ces marques ont-elles eu un impact sur l’industrie de la mode hexagonale ?
- Pourquoi de tels liens entre mode et politique ?
- Comment expliquer cette place prépondérante de l’industrie de la mode dans l’économie mondiale ?
En tant qu’anthropologue, vous travaillez sur la mode. Pourquoi le choix de ce terrain ?
Giulia Mensitieri Après un premier master en littératures hispano-américaines et brésiliennes, en Italie, j’en ai mené un second en anthropologie urbaine à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, au cours duquel j’ai conduit un travail de terrain sur un quartier cosmopolite de Mexico.
En rentrant à Paris, j’ai observé cette même population cosmopolite le long du canal Saint-Martin et du bassin de la Villette. Nous apparaissions « cool » à tous égards, très désirables dans une ville faite pour nos semblables… et en même temps nous étions tous fauchés, contraints de travailler au noir ou dans des bars. Ce contraste m’a fait prendre conscience d’un basculement dans la sociologie des élites, avec l’émergence d’une nouvelle élite à la fois valorisée et précaire. J’ai donc cherché à comprendre comment on en était arrivé là.
C’est alors que j’ai rencontré Mia, une mannequin qui portait pour 5000 € de vêtements, mais n’avait « pas un rond » pour payer une bière ou régler une facture. Avec elle, devenue ce que l’on appelle en anthropologie « mon informatrice privilégiée », j’ai découvert le monde d’exploitation de la mode. On la payait certes avec des habits de luxe, mais elle devait faire ses courses chez Lidl.
La mode est ainsi devenue l’objet de mon travail de doctorat, soutenu en 2016. En 2018, j’ai publié ma thèse aux éditions La Découverte ; et, à l’automne 2026, l’ouvrage sera adapté en bande-dessinée chez La Découverte et Delcourt.
Le Diable s’habille en Prada 2 est la suite d’un premier film sorti en 2006. Quel regard portez-vous sur ces œuvres de fiction ?
G. M. Pour moi, ce film est un outil de travail, proche d’un documentaire, tant il correspond à ce que j’ai pu constater durant mes enquêtes de terrain. Il opère la glamourisation de la domination : il rend « cool », désirable et légitime, toute une série de relations asymétriques et de formes d’exploitation caractéristiques de ce milieu professionnel. Comme le dit Miranda Priestly (jouée par Meryl Streep), la rédactrice en chef du fictif magazine Runway : « Everybody wants to be us ».
En 20 ans, entre les deux films, comment a évolué le monde de la mode ?
G. M. Malheureusement, j’observe une dégradation continue des conditions de travail. Quand j’ai commencé mon enquête, en 2011, il existait encore des métiers techniques salariés, par exemple dans la documentation ou la communication. Aujourd’hui, même ces métiers sont entrés dans l’économie de la promesse, où l’on accepte de faire des choses peu ou pas payées au nom d’un travail à venir. Je vois aujourd’hui des photographes qui empruntent à la banque jusqu’à 50 000 € pour travailler, dans l’espoir que cet investissement sera rentable.
Pendant ce temps, les grands groupes continuent à s’enrichir. En France, les plus grandes fortunes, presque toutes liées au luxe, ont triplé leurs capitaux durant cette période. Cependant, j’observe l’émergence d’un discours critique de plus en plus visible dans les médias et sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram, même s’il est loin d’avoir autant de portée que le discours dominant sur la mode.
Entre les deux volets, la catastrophe du Rana Plaza, en 2013, a marqué les esprits. Ce drame a-t-il changé quoi que ce soit aux conditions de travail que vous décrivez ?
G. M. Il y avait effectivement une forte demande de la société civile à la suite de l’effondrement de cet immeuble au Bangladesh, qui a causé plus de 1100 victimes parmi les ouvrières textiles. Toutefois, le texte de loi européen n’a été voté qu’en 2025, soit 12 ans après les faits, et a été très amoindri par les lobbys industriels. Un an après son adoption, il n’est toujours pas opérationnel.
En parallèle, l’industrie s’est dotée de chartes RSE et a abondamment communiqué sur le sujet, mais la démarche tient plus du socialwashing qu’autre chose. Aujourd’hui, il est quasiment impossible de tracer la production textile et l’industrie n’a aucun intérêt à le faire, pour éviter la responsabilité de la sous-traitance.
En France, ces dernières années ont été marquées par l’irruption de nouveaux acteurs chinois, porteurs d’une « ultra fast fashion ». Ces marques ont-elles eu un impact sur l’industrie de la mode hexagonale ?
G. M. J’ai été particulièrement marquée par la polémique, fin 2025, relative à l’ouverture d’un corner store de Shein au BHV. Cette ouverture a fait scandale dans les beaux quartiers parisiens, alors que toute la production textile s’est depuis longtemps délocalisée en Chine. En réalité, Shein ne fait que porter plus loin les dynamiques de toute cette industrie.
Pourquoi de tels liens entre mode et politique ?
G. M. Parce que la filière française de la mode et du luxe fait du pays le premier acteur mondial du domaine et qu’elle représente la deuxième industrie nationale, juste derrière l’armement. À l’échelle mondiale, on estime que 1 personne sur 100 travaille pour l’industrie textile. Au vu de son poids économique, cette industrie dispose d’un rôle politique central, notamment en France.
Comment expliquer cette place prépondérante de l’industrie de la mode dans l’économie mondiale ?
G. M. Il faut remonter au tournant néolibéral du capitalisme, dans les années 1990, qui a vu la réorientation de la production économique vers le secteur tertiaire. C’est à ce moment-là que la figure de l’artiste et la notion de « créativité » sont devenues centrales dans les économies capitalistes.
La mode a joué un rôle crucial dans ce basculement idéologique et politique, par exemple à travers la starification des figures de la mode et la pénétration des imaginaires du luxe dans la vie quotidienne. On compte aujourd’hui plus de 200 filières liées à la mode et au luxe rien qu’à Paris.
À voir
Le Diable s’habille en Prada 2, de David Frankel, en salles le 29 avril 2026
À lire
« Le plus beau métier du monde ». Dans les coulisses de l’industrie de la mode, de Giulia Mensitieri, La Découverte, 2018, 276 p.
Source : CNRS Le Journal





