Quand les lobbies protègent…l’intérêt général

Quand les lobbies protègent… l’intérêt général

Souvent accusé de tirer les politiques environnementales vers le bas, le lobbying pourrait parfois produire l’effet inverse. Une recherche récente montre qu’il peut, sous certaines conditions, pousser les États à adopter des politiques plus ambitieuses.

Dans l’imaginaire collectif, les lobbies incarnent des forces occultes capables de détourner l’action publique. Le terme de lobbying évoque souvent des images de corruption, avec des échanges de bons procédés entre élus et lobbyistes. Cependant, le lobbying est une pratique légale, juridiquement encadrée en France par la loi « Sapin II » et la Haute Autorité à la transparence de la vie publique, qui imposent aux représentants d’intérêts de déclarer leur identité et les moyens utilisés pour influencer le processus législatif. À l’échelle européenne, plus de 16 000 organisations sont inscrites au registre de transparence.

<p class="text-align-justify">En pratique, le lobbying se manifeste sous diverses formes : fourniture d’expertise, recommandations et participation à des auditions parlementaires. Tout citoyen peut écrire à son député, mais peu parviennent à produire des amendements “clé en main”, comme ceux qui ont été intégrés lors de l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale de 2025. Les lobbies disposent de ressources, d’experts et de professionnels de la représentation d’intérêts, ce qui les place dans une position avantageuse par rapport à un citoyen lambda.</p>

<h2>Une question d’actualité</h2>

<p class="text-align-justify">En novembre dernier, le Parlement européen a voté la directive dite « Omnibus », qui réduit la portée de deux directives adoptées en 2024, la CSRD et la CS3D, imposant aux entreprises opérant en Europe un reporting social et environnemental. Ces directives avaient été saluées comme un tournant suite à des scandales dans l’industrie textile, comme l’effondrement d’un immeuble en 2013 au Bangladesh, qui a causé la mort de plus de 1 100 ouvrières. Toutefois, l’application de cette directive a été reportée à 2028. En mai 2025, le Président français et le Chancelier allemand ont appelé à la suppression de la CS3D, jugée trop « lourde » pour les entreprises. Ces positions ont été soutenues par les lobbies industriels, tandis que les ONG dénoncent une influence néfaste sur l’ambition environnementale et sociale.</p>

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<p class="legende">Une ligne de production à Weliveriya, au Sri Lanka. © Asian Development Bank via Flickr (2014)</p>

<h2>Les États aux prises avec le marché</h2>

<p class="text-align-justify">L’équipe de chercheurs Houda Hafidi, Philippe Bontems et Guillaume Cheikbossian a étudié comment la présence de lobbies influence la volonté des États d’adopter des normes environnementales exigeantes. Leur recherche confirme une tendance : dans un marché libre, les États tendent à abaisser leurs normes environnementales pour attirer l’activité économique. Ce phénomène est accentué lorsque la pollution est transfrontalière, comme pour les gaz à effet de serre.</p>

<p class="text-align-justify">Lorsque la pollution est locale, les États sont plus vigilants. Ils supportent seuls le coût environnemental, et les bénéfices économiques sont souvent inférieurs aux coûts des dégradations. En revanche, face à une pollution globale, les États hésitent à renoncer à leur souveraineté en matière de réglementation environnementale, qui peut servir de levier de compétitivité dans un contexte mondial.</p>

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<p class="legende">Pollution plastique à Santa Luzia, au Cap-Vert ©Victor Rault via Wikimedia Commons</p>

<h2>Les lobbies verts comme vecteur d’harmonisation</h2>

<p class="text-align-justify">Les lobbies, par leur activité auprès des décideurs, influencent les arbitrages entre gains économiques, bien-être social et protection de l’environnement. L’influence des lobbies sur le bien-être social dépend de la force relative des lobbies verts et industriels. Un équilibre dans leur poids peut mener à une régulation proche de l’optimum collectif. Si les lobbies verts dominent, le bien-être peut dépasser celui obtenu dans une coopération parfaite entre États. À l'inverse, une domination des lobbies industriels entraîne un affaiblissement des normes et une dégradation du bien-être.</p>

<p class="text-align-justify">L'impact des lobbies verts est accru lorsque leur action est internationalisée. En effet, une coopération entre lobbies verts peut renforcer l’ambition environnementale et limiter les risques de relocalisation des activités vers des pays moins contraignants. La coopération internationale est essentielle pour une transition climatique crédible, en évitant que les acteurs économiques ne se soumettent à la logique du marché mondial.</p>

<p class="text-align-justify">Cependant, la coopération entre États devient de plus en plus complexe, notamment à cause des tensions croissantes sur la scène mondiale. Dans ce contexte, l’action des lobbies peut apparaître comme une solution, à condition que leur compétition favorise les lobbies verts, pouvant ainsi reproduire les effets d’un accord environnemental international.</p>

<p class="text-align-justify">La question n’est donc pas « pour ou contre le lobbying ? », mais plutôt « quels rapports de force permettent au lobbying de servir, plutôt que d’affaiblir, l’intérêt général ? ». Contre toute attente, les lobbies verts peuvent parfois aider les États à maintenir le cap.</p>

Source : Recherche des chercheurs Houda Hafidi, Philippe Bontems et Guillaume Cheikbossian.

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