À Malte, l’acquittement de Yorgen Fenech laisse l’identité du commanditaire inconnue
Le jury a acquitté Yorgen Fenech le 2 septembre, au terme de 55 jours d’audience, dans le procès portant sur l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. Le verdict, prononcé par huit voix contre une, laisse sans réponse la question du commanditaire. Depuis, le parquet a officiellement fait appel et une enquête distincte vise des membres du jury.
Un acquittement au terme d’un procès très suivi
Plus de 100 témoins ont été entendus lors de ce procès, présenté comme le plus long procès pour meurtre de l’histoire judiciaire maltaise. Après huit heures de délibération, les jurés ont jugé que l’accusation n’avait pas établi la culpabilité de Yorgen Fenech au-delà du doute raisonnable.
Melvin Theuma, intermédiaire gracié en 2019, avait affirmé que Fenech lui avait donné l’ordre et l’argent nécessaires pour recruter les exécutants. L’homme d’affaires a reconnu avoir su que le meurtre se préparait et avoir versé de l’argent à Theuma, mais a soutenu qu’il cherchait à empêcher l’assassinat. Il a désigné Keith Schembri, alors chef de cabinet du Premier ministre Joseph Muscat, comme le véritable instigateur. Schembri a rejeté ces accusations et affirmé, à l’inverse, que Fenech lui avait pratiquement avoué le crime.
La défense a également souligné les lacunes de l’enquête : le téléphone et l’ordinateur de Schembri n’ont jamais été retrouvés, et son bureau au siège du gouvernement n’a été perquisitionné que plus d’une semaine après son arrestation. La juge Edwina Grima a rappelé aux jurés que la charge de la preuve revenait à l’accusation. Leur décision clôt le procès en première instance, mais pas les interrogations sur les responsabilités autour du meurtre.
Un homme d’affaires devenu symbole des liens entre pouvoir et économie
Yorgen Fenech appartient à une famille influente dans les affaires maltaises. Son groupe, Tumas Group, est présent dans l’immobilier, l’hôtellerie et les jeux d’argent. Il détenait aussi 10 % du consortium Electrogas, choisi en 2013 pour fournir l’île en électricité.
Les enquêtes de Daphne Caruana Galizia sur Electrogas et la société offshore 17 Black l’avaient conduite à s’intéresser à Fenech. En février 2017, la journaliste avait établi que cette structure était liée à des flux financiers concernant notamment le ministre Konrad Mizzi et Keith Schembri. Ces liens ont ensuite été documentés par des enquêtes journalistiques, dont celles de Reuters et du Times of Malta.
Pour Herman Grech, rédacteur en chef du Times of Malta, l’affaire dépasse le parcours d’un seul homme : elle met en lumière les questions soulevées à Malte sur les relations entre intérêts économiques, responsables politiques et institutions de contrôle. Selon lui, la petite taille du pays favorise une proximité entre ces milieux, tandis que la polarisation entre travaillistes et nationalistes complique le débat sur les responsabilités.
Un verdict qui ravive les fractures maltaises
La réaction au jugement contraste avec la mobilisation de 2019. À l’époque, l’émergence d’éléments impliquant l’entourage du pouvoir avait provoqué des manifestations de masse et conduit à la démission de Joseph Muscat. Après l’acquittement, Herman Grech décrit plutôt un mélange de colère, de désarroi et de résignation. La famille de Daphne Caruana Galizia a, de son côté, dénoncé une « justice refusée » et estimé que la responsabilité de ceux qui auraient permis ou protégé les assassins demeurait en suspens.
Une commission d’enquête publique avait conclu en 2021 que l’État portait une part de responsabilité dans l’assassinat, en laissant se développer un climat d’impunité. Ces conclusions n’établissent pas la culpabilité de Fenech, acquitté par le jury, mais elles continuent de nourrir le débat sur les défaillances institutionnelles. La Fédération européenne des journalistes alerte également sur la polarisation de l’espace médiatique maltais et le manque de confiance envers la presse.
Un appel engagé et une enquête sur des jurés
La procédure a évolué depuis l’annonce d’un possible recours : le procureur général a officiellement déposé son appel le 22 septembre. Celui-ci porte sur des questions de droit et des irrégularités alléguées dans la conduite du procès ; il ne suffit pas de contester l’appréciation des faits par le jury. La cour d’appel pourra rejeter le recours ou, si elle l’accueille, ordonner un nouveau procès.
Parallèlement, la police a arrêté et interrogé trois jurés ainsi que le mari de l’une d’entre eux. Les quatre personnes ont été libérées sous caution policière. Selon la police, l’enquête concerne des déclarations publiques que certains jurés auraient faites avant le procès et le serment prêté avant le début des audiences. À ce stade, ces arrestations ne constituent pas une preuve de manipulation du verdict.
Le jugement laisse ainsi ouvertes deux questions distinctes : celle des recours contre l’acquittement et celle de l’identité de la personne qui a commandité l’assassinat de Daphne Caruana Galizia. Il ravive aussi, à Malte, le débat sur l’indépendance des institutions et la protection des journalistes.
Source : Voxeurop (voxeurop.eu)
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Auteur : Gian-Paolo Accardo
