
Réémergence d’un prolétariat sans protection sociale
Le marché du travail français continue de se transformer en profondeur. Au quatrième trimestre de 2025, alors que la croissance du PIB était de 0,2 %, l’emploi salarié a enregistré une baisse de 0,1 %, soit une perte de 40 100 postes. Dans le même temps, le nombre de microentrepreneurs actifs a atteint 3,186 millions, avec une augmentation de 204 000 sur un an. Ces chiffres témoignent d’une mutation structurelle du marché du travail.
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Cette évolution semble être durable. Face à des chocs économiques multiples, les entreprises ne sont plus en mesure d’offrir des contrats à durée indéterminée (CDI) en masse. Parallèlement, 27 % des Français expriment le souhait de devenir leur propre patron, selon une étude d’OpinionWay pour CCI France et le Medef. Cette situation soulève des questions sur la viabilité des systèmes de protection sociale, qui ont été conçus pour un monde du travail plus stable.
Le régime social des microentreprises : une « bombe à retardement »
La réalité des microentrepreneurs, souvent perçue comme une liberté, cache des enjeux sociaux préoccupants. D’abord, ces travailleurs cotisent peu et rarement pour leur retraite ou d’autres formes d’assurance collective. Leur protection sociale est limitée, sans allocations chômage ni couverture adéquate en cas de maladie ou d’accident du travail. Dans les dix à vingt prochaines années, de nombreux microentrepreneurs risquent de se retrouver à la retraite sans droits suffisants, une situation qualifiée de « bombe à retardement » par plusieurs sénateurs depuis 2023.
L’accès au crédit constitue un autre obstacle majeur. De nombreux microentrepreneurs rencontrent des difficultés pour obtenir des prêts immobiliers, les banques jugeant souvent leur rentabilité insuffisante. De plus, la solitude professionnelle est un aspect significatif : sans structure collective, ces travailleurs peinent à se former ou à rebondir après des revers.
Vide institutionnel
Nous assistons ainsi à une réémergence d’un prolétariat moderne, non pas dans les usines du XIXe siècle, mais à travers une atomisation de millions de travailleurs, qu’ils soient cols blancs ou cols bleus, isolés face à leurs clients, rémunérés à la tâche, et sans filet de sécurité. Le XXe siècle avait mis en place des structures de protection collective, mais le statut de microentrepreneur, souvent choisi par défaut, les contourne.
Il ne s’agit pas de revenir à un salariat généralisé, qui ne correspond ni aux aspirations des Français ni aux réalités économiques actuelles. L’enjeu est de concevoir des formes de travail qui allient autonomie et protection. Les ajustements du statut de microentrepreneur ou des contrôles renforcés ne suffiront pas. Il est essentiel de repenser les architectures de protection collective pour qu’elles incluent toutes les formes de travail.
Réintroduire de la solidarité
Il est possible d’imaginer de nouvelles méthodes pour mutualiser les protections des travailleurs indépendants, afin de réintroduire de la solidarité dans des systèmes qui favorisent l’individualisme. Des modèles anciens, comme la tontine, connaissent un regain d’intérêt, avec un encours dépassant cinq milliards d’euros en France.
Le portage salarial et les Coopératives d’activité et d’emploi (CAE) offrent également des alternatives. Ces structures permettent aux entrepreneurs de développer leur activité tout en bénéficiant des avantages du statut salarié, tels que les cotisations retraite et l’accès au crédit. Actuellement, 164 CAE accompagnent environ 12 000 entrepreneurs salariés.
De nouvelles protections sociales doivent être élaborées, nécessitant créativité et ambition de la part de la puissance publique et des partenaires sociaux. Les outils existent, mais il est urgent de les faire évoluer à grande échelle.
Source : La Croix





