
Pour sauver les glaciers tropicaux, la lutte s’organise en Colombie
Paramo de Sumapaz (Colombie), reportage
Chapeau sur la tête, l’œil à l’affût de plantes à cueillir, Luis Rodriguez scrute les arbustes. Entre ses doigts, il prélève avec précaution quelques graines, fleurs et feuilles qu’il dépose délicatement dans des sachets plastique. « Ces plantes sont magnifiques et essentielles à notre survie. Mais le paramo se perd peu à peu. Alors l’objectif, c’est de propager ces graines pour récupérer le couvert végétal naturel », explique ce botaniste bénévole de l’ONG Cumbres Blancas (« cimes blanches »). Ses récoltes devront ensuite sécher avant d’être répliquées en pépinière, puis plantées dans ce milieu unique.
Les paramos, écosystèmes propres aux Andes, sont des zones humides situées entre 3 000 et 5 000 mètres d’altitude. Ils jouent un rôle vital dans le maintien des glaciers et, en Colombie, jusqu’à 80 % de la population dépend de leurs eaux. Celui de Sumapaz, près de Bogota, est le plus grand du monde.
Multiples pressions
Dans les chemins sinueux, un petit groupe de huit personnes suit Luis Rodriguez. De part et d’autre du sentier, des frailejones — plantes andines à longues feuilles veloutées — tapissent le paramo. Ces feuilles, en forme de lance, capturent l’humidité ambiante et la stockent avant de la libérer progressivement. « Il s’agit de la plante caractéristique de ce milieu naturel. Elle est essentielle au cycle de l’eau et dans la lutte contre le réchauffement climatique », explique Yober Arias, cofondateur de Cumbres Blancas. « Mais elle est en danger, parce que les paramos subissent de multiples pressions. »
Parmi ces pressions, on trouve des incendies intentionnels, l’exploitation minière illégale, l’élevage extensif et des cultures qui grignotent chaque mois des hectares supplémentaires. « Pendant longtemps, les habitants de ce milieu naturel ne voyaient pas l’utilité des frailejones. Pire, ils avaient peur que leur présence fasse de leur propriété un territoire protégé par l’État sur lequel ils ne pourraient plus cultiver, alors ils les brûlaient », raconte-t-il, tout en ramassant de petites fleurs pourpres.
Luis Rodriguez s’arrête devant un frailejon, qui mesure plus de 2 mètres, ce qui indique un âge d’environ un siècle. En Colombie, sur les 94 espèces de frailejones recensées, 55 sont menacées, dont 15 en danger critique de disparition.
Glaciers tropicaux disparus
Avec Cumbres Blancas, Yober Arias espère les sauver. L’ONG, fondée par Marcela Fernandez en 2019 — qui figure parmi les 100 femmes les plus influentes au monde de 2023, selon le classement de la BBC —, s’est d’abord attaquée à la défense des glaciers avant de comprendre que tout tenait à un équilibre plus large. « En travaillant à la sauvegarde des glaciers tropicaux, nous avons réalisé que tout ce que nous faisions dans les paramos en dessous avait un effet direct. C’est comme un seul et même corps, on ne peut pas dissocier la tête du reste », illustre Yober Arias.
En mars 2026, le glacier Cerros de la Plaza a officiellement disparu : il ne reste plus que 6 glaciers en Colombie, contre 14 au début du XXe siècle. L’ONG se concentre désormais sur la replantation d’espèces natives des paramos, la sensibilisation des communautés locales et la promotion de modèles agricoles moins destructeurs pour ces zones tampons encore mal protégées. « Si c’est sûrement trop tard pour les glaciers, il est encore temps d’agir pour les paramos », dit-il en avançant dans les hautes herbes.
L’ONG n’est pas seule à s’inquiéter de l’avenir des paramos. Les communautés rurales, qui vivent ici depuis des générations, redoutent également de voir cet écosystème disparaître. Bien que la Colombie abrite la plus grande étendue de paramos au monde, la majorité d’entre eux reste dépourvue de protection juridique effective face à l’avancée de la frontière agricole.
Pour les paramos officiellement cartographiés, il existe une loi promulguée en 2018 qui interdit l’activité minière et agricole dans les zones délimitées, mais son application reste lacunaire. « À cause de l’utilisation de produits agrochimiques, par exemple, nos eaux sont plus polluées qu’avant, nos territoires perdent en richesse », déplore Guillermo Villalba, un paysan de la localité d’Usme.
En 2024, Bogotá a vécu près d’un an de rationnements d’eau, causés par une sécheresse persistante. Les réservoirs du système Chingaza, alimenté directement par un paramo, ont chuté à seulement 15 % de leur capacité, un seuil insuffisant pour répondre aux besoins des plus de 8 millions d’habitants de la capitale. Cristian Díaz Álvarez, expert colombien en gestion de l’eau, avertit que les pénuries vont se répéter et s’aggraver.
Au moment d’amorcer la descente vers la pépinière, une pluie fine et glaciale enveloppe le groupe. Dans le silence du paramo, chaque goutte rappelle que ce milieu continue de préserver l’eau de millions de Colombiennes et Colombiens.
Source : Reporterre



