Moscou, capitale de la sécurité ? 145 délégations pour une drôle d’affiche
À Moscou, la sécurité mondiale en conférence, la souveraineté à géométrie variable
Le fait qui dérange
La Russie accueille un forum consacré à la sécurité internationale. La même Russie dont l’Assemblée générale de l’ONU a condamné l’agression contre l’Ukraine et les tentatives d’annexion de territoires ukrainiens. Voilà le grand écart : organiser la discussion sur les règles communes après avoir été condamné pour les avoir violées. Le pupitre ne vaut pourtant pas certificat de bonne conduite. (fedsfm.ru)
Le Forum international sur la sécurité était programmé du 26 au 29 mai 2026, dans la région de Moscou, sous l’égide du Conseil de sécurité russe. La diplomatie chinoise confirme la participation de Chen Wenqing à sa réunion de hauts responsables du 28 mai. L’événement est donc bien documenté. (fedsfm.ru)
Le titre de Bénin Check annonce 145 délégations. Le compte rendu chinois évoque, lui, des représentants de 145 pays et organisations internationales. Il faut conserver cette nuance : ce n’est pas un décompte établissant la présence de 145 États, encore moins celle de 145 gouvernements approuvant la politique russe. Un badge n’est pas un bulletin de soutien. (benincheck.org)
Ce que les responsables affirment
Le 28 mai, Chen Wenqing, membre du Bureau politique du Parti communiste chinois, défend le respect intégral de la Charte des Nations unies, le multilatéralisme et l’égalité de participation des pays aux affaires de sécurité. Il appelle également à combattre l’hégémonisme et la politique de puissance. Ce sont les positions rapportées par la diplomatie chinoise, pas une déclaration commune de tous les participants. (ph.china-embassy.gov.cn)
Côté russe, ce vocabulaire ne date pas du forum. Dans une note transmise à l’ONU le 3 avril 2023, le représentant permanent Vassili Nebenzia présentait déjà la multipolarité comme inséparable de la souveraineté, de l’égalité des États et de la non-ingérence. Le document dénonçait même l’utilisation du droit international comme un menu dans lequel chacun choisirait ce qui l’arrange. La formule mérite d’être conservée : elle fournit aussi un excellent instrument pour examiner la politique de son auteur. (documents.un.org)
Ce que disent les faits
Le 2 mars 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution déplorant l’agression russe contre l’Ukraine et exigeant le retrait des forces russes : 141 voix pour, 5 contre et 35 abstentions. Cette résolution n’est pas contraignante. Elle constitue néanmoins une prise de position explicite de l’Assemblée, pas une simple indignation occidentale présentée comme universelle. (unsdg.un.org)
Le 12 octobre 2022, une autre résolution a condamné les tentatives d’annexion des régions ukrainiennes de Donetsk, Kherson, Louhansk et Zaporijjia : 143 voix pour, 5 contre et 35 abstentions. L’Assemblée les a déclarées incompatibles avec la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine ainsi qu’avec les principes de la Charte. (press.un.org)
Ces votes ne ment pas les opinions des délégations réunies en 2026. Les dates, les participants et la nature des démarches diffèrent. Mais ils interdisent un raccourci commode : transformer l’affluence à Moscou en réhabilitation de la politique russe. Une conférence et un vote de l’ONU ne comptent pas la même chose.
Il faut aussi reconnaître ce que les documents établissent : Moscou conserve une capacité de réunion internationale. Les participations chinoise et sud-africaine sont attestées par leurs propres autorités. Décrire la Russie comme dépourvue de tout interlocuteur serait donc tout aussi paresseux que présenter ses invités comme un bloc acquis au Kremlin. (ph.china-embassy.gov.cn)
Le grand écart
La contradiction n’est pas de parler avec la Russie. La diplomatie sert précisément à parler, y compris lorsque les désaccords sont profonds. Elle se situe entre la souveraineté revendiquée comme principe universel dans le discours russe et les actes russes condamnés par l’Assemblée générale pour avoir violé celle de l’Ukraine. La souveraineté pour tous, à condition que celle du voisin ne contrarie pas le programme : voilà la lecture critique que ce rapprochement autorise. (documents.un.org)
La justification diplomatique russe est connue dans le document de 2023 : Moscou accuse certains acteurs de préserver un ordre unipolaire, d’appliquer des doubles standards et d’ignorer les préoccupations sécuritaires d’autres États. Ce sont ses arguments. Ils ne changent pas le contenu des condamnations adoptées par l’Assemblée générale. Dénoncer la sélection des règles chez les autres ne dispense pas de répondre de ses propres choix. (documents.un.org)
Le forum lui-même ne se réduit d’ailleurs pas à une chorale docile. Le 28 mai, la ministre sud-africaine Khumbudzo Ntshavheni défend une multipolarité donnant davantage de place au Sud global, mais prévient qu’elle ne doit signifier ni multiplication des conflits ni multiplication des standards. Elle réclame un respect cohérent du droit international. Cette position ne désigne pas explicitement la Russie ; elle rappelle néanmoins une exigence qui vaut aussi pour le pays hôte. (presidency.gov.za)
Ce qu’il faut retenir
Notre analyse : réunir des délégations démontre une capacité diplomatique. Cela ne démontre ni un consensus politique ni une cohérence entre les principes proclamés et les actes. Le véritable test de la multipolarité n’est pas le nombre de drapeaux derrière le pupitre. C’est l’application des mêmes règles lorsque celles-ci deviennent gênantes.
La souveraineté n’est pas une formule de bienvenue. Elle commence précisément là où le voisin refuse vos conditions.
Sources
- Bénin Check, titre et page de l’article consacré aux « 145 délégations ». Le contenu transmis étant limité à un encart d’abonnement, aucune déclaration n’a été reconstituée à partir du texte inaccessible. (benincheck.org)
- Rosfinmonitoring, communiqué du 13 mars 2026 présentant le calendrier et le cadre institutionnel du forum. (fedsfm.ru)
- Diplomatie chinoise, compte rendu publié le 30 mai 2026 de l’intervention de Chen Wenqing. (ph.china-embassy.gov.cn)
- ONU, document S/2023/244 : lettre du représentant russe datée du 3 avril 2023 et note sur le multilatéralisme. (documents.un.org)
- Nations unies, présentation de la résolution du 2 mars 2022 sur l’agression contre l’Ukraine. (unsdg.un.org)
- Assemblée générale des Nations unies, compte rendu du vote du 12 octobre 2022 sur les tentatives d’annexion. (press.un.org)
- Présidence sud-africaine, interventions de Khumbudzo Ntshavheni au forum, publiées le 28 mai 2026. (presidency.gov.za)
