
La zone de non-droit de l’espace informationnel ukrainien
La messagerie Telegram, utilisée par des millions d’Ukrainiens et adoptée par des institutions publiques, est devenue un terrain controversé en Ukraine. Plus de 70 % des Ukrainiens s’informent via cette plateforme, malgré les inquiétudes croissantes concernant son rôle dans la diffusion de désinformation.
Telegram est critiqué pour son absence de standards éditoriaux et de mécanismes de vérification des sources. Ce vide normatif permet aux chaînes anonymes de rassembler des audiences considérables, tout en facilitant la propagation de la propagande russe. En septembre 2024, le Conseil de sécurité nationale et de défense d’Ukraine (CSND) a interdit l’utilisation de Telegram sur les appareils professionnels des fonctionnaires et militaires, le qualifiant de « menace pour la sécurité nationale ». Kyrylo Boudanov, chef de la Direction principale du renseignement militaire ukrainien, a décrit Telegram comme un « polygone numérique pour les opérations informationnelles ».
Malgré cette interdiction, Telegram reste un outil de communication clé pour les institutions publiques. Avant l’invasion russe, environ 17 % des Ukrainiens utilisaient Telegram, un chiffre qui a explosé à plus de 80 % en 2024. Ce changement s’explique par le besoin d’informations rapides et fiables au début de l’invasion, lorsque les sources officielles étaient souvent lentes à réagir.
Les chaînes anonymes dominent l’espace Telegram ukrainien, représentant 59,3 % des chaînes les plus suivies. Les médias traditionnels peinent à s’imposer, ce qui souligne une caractéristique structurelle de la plateforme. Alors que les chaînes officielles sont souvent citées, les chaînes anonymes captent une audience plus large.
L’État ukrainien se trouve dans une position paradoxale. Bien que des sources non vérifiées soient largement consultées, l’État continue d’investir des ressources dans Telegram. Une étude a montré que 24 des 29 institutions gouvernementales disposent de chaînes Telegram, et que des ministères publient en moyenne plusieurs messages par jour.
Cette situation contribue à légitimer Telegram comme un canal d’information officiel, malgré les risques associés. La popularité des chaînes anonymes repose sur leur capacité à communiquer dans un langage émotionnel, celui de l’anxiété, qui résonne particulièrement en temps de guerre. Cela permet à ces chaînes de se démarquer des médias traditionnels, qui appliquent des standards de vérification plus stricts.
Enfin, l’absence de régulation sur Telegram pose des risques humains. Une enquête a révélé que des mouvements de résistance utilisaient des bots Telegram non sécurisés pour le recrutement, exposant leurs participants à des dangers potentiels, y compris des arrestations et des violences.
L’Ukraine est ainsi engagée dans une guerre de l’information sur un terrain largement défini par ses adversaires. Tant que l’État continuera à légitimer Telegram sans exiger plus de transparence, les chaînes anonymes et la propagande ennemie continueront de dominer l’espace informationnel ukrainien.
Source : Tyzhden






