Féminismes et prostitution à l'épreuve du terrain corse

Féminismes et prostitution en Corse : une réalité cachée

En Corse, la prostitution se manifeste de manière moins visible qu’ailleurs, souvent éloignée des trottoirs. Une militante féministe locale résume cette situation en déclarant : « En Corse, on ne voit pas la prostitution. C’est une prostitution qui est un peu plus cachée. » Ce constat met en lumière deux éléments clés : d’une part, une activité économico-sexuelle moins exposée, et d’autre part, un féminisme qui aborde cette question dans un cadre militant et institutionnel spécifique.

Le phénomène prostitutionnel en Corse est à la fois familier et invisibilisé. Historiquement, la rencontre entre l’offre et la demande s’est principalement déroulée dans des lieux publics connus, les caboulots. Cependant, la faiblesse de la prostitution de rue et l’essor des plateformes numériques ont contribué à rendre cette activité moins visible, éloignant ainsi les acteurs des institutions de protection et d’aide. Les lois de 2003 et 2016, qui pénalisent respectivement le racolage et l’achat d’actes sexuels, ont renforcé les interdits autour de la prostitution, mais ont également accentué son opacité.

La question de la prostitution est l’une des lignes de fracture les plus profondes au sein du mouvement féministe. Ce dernier, qui regroupe diverses organisations et actrices œuvrant pour la transformation des rapports sociaux de sexe, est traversé par des débats complexes. Ces débats s’articulent autour de trois approches principales : le règlementarisme, l’abolitionnisme et le prohibitionnisme.

Le règlementarisme, ancré dans une tradition hygiéniste, considère la prostitution comme « nécessaire mais dangereuse », nécessitant une tolérance sous contrôle strict. L’abolitionnisme, qui a émergé au XIXe siècle, défend la liberté individuelle tout en dénonçant la prostitution comme une forme d’exploitation. Le prohibitionnisme, quant à lui, prône une interdiction totale de la prostitution, considérée comme immorale et socialement indésirable.

La loi de 2016 en France a marqué un tournant en pénalisant les clients et en établissant la personne prostituée comme victime, ce qui structure le cadre légal actuel. Cette vision crée des tensions entre les abolitionnistes, qui voient la reconnaissance du statut de victime comme un levier d’émancipation, et les partisans d’une approche « pro-droit », qui estiment que cette reconnaissance nie l’agentivité des travailleurs du sexe.

En Corse, l’application de la loi de 2016 reste incomplète, en partie en raison d’un manque de financements et de l’absence d’associations offrant des parcours de sortie de la prostitution. Cette situation laisse de nombreuses personnes dans un état de vulnérabilité, où leur statut de victime ne s’accompagne d’aucun droit concret.

Les organisations féministes en Corse sont moins nombreuses et moins institutionnalisées, ce qui complique le débat public sur les échanges économico-sexuels. Pour comprendre comment ces questions se déploient localement, une enquête menée auprès de militantes et militants féministes a révélé une recomposition des positions, loin de reproduire le clivage national.

Source : Enquête sur la prostitution et le féminisme en Corse.

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