
Au Japon, la guerre à la paix ?
En autorisant l’exportation d’armes létales et en renforçant sa participation aux dispositifs militaires régionaux, le Japon franchit un nouveau seuil. Alors que sa Constitution, rédigée sous occupation américaine, impose un cadre pacifiste, le débat sur les limites de sa puissance militaire demeure vif. D’un côté, une population attachée à la paix ; de l’autre, des élites conservatrices, réhabilitées par Washington dès la fin des années 1940, qui cherchent à raviver leurs ambitions militaires. Ces dernières ne rompent pas avec les États-Unis, mais s’inscrivent dans leur revirement stratégique.
Après 1945, Washington visait à éradiquer le militarisme japonais et à promouvoir une démocratie « exemplaire ». Cependant, la victoire des communistes chinois en 1949 et la guerre de Corée modifient la donne : le Japon devient un avant-poste anticommuniste, protégé par l’armée américaine, notamment à Okinawa. Les espoirs de voir le Japon devenir une « Suisse asiatique » s’évanouissent.
Le réarmement a commencé discrètement en 1954 avec la création des Forces d’autodéfense. Les règles sur l’exportation d’armes ont été assouplies, et l’implication du Japon dans les dispositifs militaires régionaux a été accrue. Les tentatives de révision constitutionnelle se multiplient. Actuellement, Sanae Takaichi semble vouloir accélérer ce mouvement, exacerbant les tensions autour de Taïwan pour redéfinir la place stratégique du Japon. Cette inflexion suscite des mobilisations dans un pays où la contestation des bases américaines et la défense du pacifisme ont longtemps alimenté de vastes mouvements populaires.
Une question demeure : Washington suivra-t-il cette évolution ? L’administration de Donald Trump remet en question les certitudes de ses alliés et cherche un « deal » avec Pékin, qui ne tolère aucune ingérence dans ses affaires internes, notamment à Taïwan, que la Chine considère comme lui revenant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à présent, Washington et Tokyo ont réussi à maintenir un niveau de tension permettant d’éviter un conflit ouvert. Cette situation pourrait-elle être la provocation de trop ?
Source : Le Monde diplomatique, 8 mai 2026




