
L’eau, fardeau invisible des femmes
À l’approche de la Journée mondiale de l’eau, qui sera célébrée dimanche, le constat dressé par les Nations Unies est implacable. La crise hydrique mondiale continue de priver 2,1 milliards de personnes d’un accès sûr à l’eau potable et 3,4 milliards à des services d’assainissement adéquats. Toutefois, derrière cette crise se profile une autre problématique, plus silencieuse : les inégalités de genre.
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« L’accès à l’eau n’est ni égal ni équitable », a déclaré jeudi la présidente de l’Assemblée générale des Nations Unies, Annalena Baerbock. Dans un monde capable de prouesses technologiques, « personne ne devrait avoir à chercher de l’eau pour boire ou vivre sans assainissement adéquat ». Pourtant, pour des milliards de personnes, cette réalité demeure quotidienne.
Portée de l’eau, sans en décider l’accès
Le nouveau Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2026 révèle que les femmes sont omniprésentes dans les usages de l’eau, mais absentes des lieux où elle se décide. Dans plus de 70 % des foyers ruraux privés d’eau sur place, ce sont elles qui en assurent la collecte. En revanche, elles restent largement minoritaires dans les instances de gouvernance et les services publics. « Malgré leur rôle central », souligne le rapport, « les femmes demeurent systématiquement sous-représentées dans la gouvernance, le financement et la prise de décision ».
Cette dissymétrie a des conséquences concrètes : moins de temps pour l’éducation, l’emploi ou la participation à la vie publique, et une exposition accrue aux risques tels que blessures, maladies et violences. Dans certaines régions, aller chercher de l’eau signifie traverser des espaces dangereux, s’exposant au harcèlement ou à l’exploitation.
Une inégalité enracinée
L’eau ne se limite pas à un point de collecte ; elle traverse les structures mêmes des sociétés, influençant l’accès à la terre, au logement, au crédit et aux infrastructures. Dans de nombreux pays, les droits à l’eau sont liés aux droits fonciers. Les femmes possèdent souvent moins de terres ou en ont un contrôle limité, ce qui fragilise leurs moyens de subsistance et accentue les inégalités économiques.
Même dans les milieux urbains, l’accès à l’eau dépend fréquemment de la sécurité du logement. Les populations vivant dans des quartiers informels, où les femmes sont particulièrement vulnérables, sont les premières à être privées de services fiables. Certaines approches dites « peu coûteuses » reposent en réalité sur un travail non rémunéré, déplaçant les coûts sur les femmes.
Le poids du climat et des crises
Les inégalités structurelles sont exacerbées par les effets du changement climatique. Sécheresses, inondations et catastrophes hydrométéorologiques intensifient les pressions sur les ressources en eau. Le rapport souligne que le genre est un facteur déterminant de vulnérabilité : lorsque les ressources se raréfient, ce sont souvent les femmes qui doivent marcher plus loin et porter plus longtemps.
Dans les contextes de crise, notamment en raison de conflits et de déplacements, ces risques se multiplient. Les points d’eau deviennent des lieux d’exposition, où la recherche d’une ressource vitale se transforme en danger.
Une question de pouvoir
Pour les Nations Unies, l’enjeu dépasse l’accès à une ressource ; il touche à la répartition du pouvoir. « Trop souvent, celles et ceux qui portent l’eau sont les derniers consultés sur la manière d’en améliorer l’accès », a dénoncé Annalena Baerbock. Le rapport appelle à des mesures concrètes : rapprocher l’eau des foyers, investir dans des données sexuées pour rendre visibles les inégalités, lever les obstacles juridiques et financiers, et surtout, renforcer la participation des femmes de manière effective.
Rendre visible l’invisible
La crise de l’eau révèle une économie cachée, celle du temps et du travail non rémunéré qui soutient des systèmes entiers sans jamais apparaître dans les bilans. Reconnaître cette réalité, c’est changer de perspective et considérer l’accès à l’eau non seulement comme une question d’infrastructures, mais comme une question de justice.
« Pas d’eau, pas de vie », rappelait la biologiste marine Sylvia Earle. Mais on pourrait également dire : pas d’eau, pas d’école ; pas d’eau, pas de travail ; pas d’eau, pas d’égalité. Tant que ces millions d’heures resteront invisibles, l’eau continuera de couler – mais l’injustice, elle, ne s’évaporera pas.
Source : Nations Unies





