
Les crises causées par la guerre en Iran toucheront le monde en quatre vagues
Si demain l’Iran, les États-Unis et Israël annonçaient un accord de paix et que le détroit d’Hormuz rouvrirait, la guerre ne serait pas pour autant terminée. Les guerres ne s’achèvent pas lorsque les missiles cessent de voler. Elles se concluent lorsque les dommages structurels qu’elles infligent au système commercial mondial ont fini de se répercuter sur les prix, les contrats, les bilans et la légitimité politique.
L’impact de la guerre du Golfe de 1990, par exemple, a duré des décennies. La production de pétrole brut irakien n’a pas retrouvé ses niveaux d’avant-guerre jusqu’à dix ans après le conflit, tandis que l’État irakien a continué à payer à Koweït des indemnités de 52,4 milliards de dollars, conformément aux mandats des Nations Unies, jusqu’en 2022. De même, le choc de la guerre en Ukraine, bien que palpable en 2022, continue d’affecter les économies du monde entier.
La guerre en Iran commence à faire peser ses coûts, qui seront, comme toujours, supportés par des nations n’ayant joué aucun rôle dans le déclenchement du conflit. Son impact global se manifestera en quatre vagues.
La première vague est celle que tout le monde observe. Les mouvements de brut, suivis de ceux du gaz naturel liquéfié (GNL), entraînent une flambée des tarifs de fret et les médias financiers évoquent l’inflation énergétique comme principal élément perturbateur. Cependant, il s’agit d’un point d’entrée. L’énergie est un intrant dans presque tous les biens échangeables, et la transmission des coûts suit une séquence prévisible. Par exemple, le gaz naturel représente entre 70 et 80 % du coût variable de production d’ammoniac à l’échelle mondiale. Ainsi, quelques mois après un choc prolongé sur le gaz, les prix des engrais suivent.
Dans le cas présent, la pression est exacerbée de deux manières simultanément : la perturbation élimine non seulement le GNL du marché mondial, mais également les engrais produits dans le Golfe, une région qui représente environ 30 % des exportations mondiales d’ammoniac et 35 % des exportations mondiales d’urée, dont la majorité transitent par le détroit d’Hormuz. Dans un délai d’environ deux saisons de plantation, les prix alimentaires suivront la hausse des coûts des engrais. Dans un délai de 12 à 18 mois, les prix des biens manufacturés suivront ceux de l’énergie.
La seconde vague, moins médiatisée, concerne les dommages architecturaux au système commercial lui-même, les modifications qui s’intensifient durant une crise et qui refusent de revenir à la normale par la suite. Par exemple, après les attaques des Houthis contre le transport maritime à la fin de 2023, le trafic de conteneurs à travers Bab el-Mandeb s’est effondré et a été redirigé autour du Cap de Bonne-Espérance. La pénalité de temps de transit pour les pétroliers d’Asie vers l’Europe était d’environ 16 à 32 jours, avec un coût supplémentaire d’un million de dollars par voyage.
La troisième vague est l’impact économique complexe sur le Sud global. Les économies avancées absorbent les chocs énergétiques et de fret grâce à des coussins fiscaux, des devises de réserve et des fournisseurs diversifiés. Les économies en développement, quant à elles, subissent ces chocs par la compression des importations, la dépréciation de leur monnaie, le rationnement des engrais et la famine. En moyenne, les dépenses alimentaires représentent 44 % des dépenses des ménages dans les pays à faible revenu, contre 16 % dans les économies avancées. Ce phénomène ne résulte pas d’un marché libre, mais constitue une redistribution, un transfert de bien-être des ménages les plus pauvres vers les exportateurs de matières premières et les intermédiaires financiers.
La quatrième vague est politique. Les chocs des chaînes d’approvisionnement ne s’arrêtent pas aux bilans comptables, ils endommagent les contrats sociaux. L’instabilité résultant de l’inflation induite par la guerre en Iran touchera des pays du Sud global qui fonctionnent déjà avec des réserves de légitimité épuisées et un espace fiscal limité. Certaines gouvernements pourraient ne pas survivre à cette situation.
Ces crises nécessitent une action urgente. Des mesures comme la constitution de réserves alimentaires et d’engrais régionales, la création d’un pool de réassurance pour les risques de guerre dans le Sud global, et une réforme de la manière dont le Fonds monétaire international (FMI) traite les chocs induits par la guerre pourraient contribuer à rééquilibrer la distribution des charges économiques.
La fin officielle du conflit, lorsque l’accord de paix sera signé, ne marquera la fin de la guerre que pour ceux qui l’ont menée. Pour les économies qui paient les conséquences, la guerre ne fait que commencer.
Source : Al Jazeera





