Entretien avec Dorothée Schmid : « La guerre en Iran et au Liban met en lumière la doctrine israélienne : garantir sa sécurité, quitte à infliger des destructions massives à ses voisins »

Au lendemain du cessez-le-feu, un bilan incertain

Au lendemain du cessez-le-feu, chaque camp revendique une forme de succès. Cependant, le bilan reste largement indécis. Des responsables iraniens et du Hezbollah ont été tués, tandis que le conflit a entraîné des pertes civiles lourdes et des destructions économiques considérables dans la région. Dans ce contexte, alors que ni les États-Unis ni Israël ne semblent avoir atteint leurs objectifs, le premier bilan de cette guerre soulève des interrogations.

Il est difficile de dresser un bilan à ce stade, car la guerre n’est pas encore terminée. La situation demeure imprévisible, avec plusieurs scénarios possibles : un maintien de l’accalmie, favorisé par l’intérêt des protagonistes à poursuivre les négociations, ou une nouvelle escalade, notamment avec le blocage du détroit d’Hormuz par les États-Unis, qui scelle une impasse.

Les États-Unis et Israël, étant entrés seuls dans ce conflit, ont dû solliciter le soutien de leurs alliés tardivement. Durant la trêve, ils cherchent à renforcer leurs alliances, mais il existe un risque d’élargissement du périmètre de la guerre, un développement redouté par de nombreux analystes.

Un paradoxe émerge : le régime iranien, affaibli avant le conflit, en ressort renforcé. Il a réussi à contrer la puissance américaine, qui a montré une capacité militaire, mais également une absence de préparation stratégique notoire. Les pays arabes du Golfe, quant à eux, se retrouvent en première ligne face à la menace iranienne, remettant en question leur modèle économique.

Alliance avec les États-Unis en question

Les pays du Golfe doivent gérer les conséquences matérielles du conflit et trouver un modus vivendi avec l’Iran. L’Iran, avec quelques drones et missiles, continue de semer le trouble dans la région, pouvant infliger des destructions ciblées sur des infrastructures vitales.

La relation avec les États-Unis est incertaine. Les pays du Golfe ont-ils la capacité de se détacher du parapluie défensif américain, qui les a protégés jusqu’ici ? Cette protection est paradoxale, puisqu’elle est également à l’origine des hostilités. Une perte de confiance envers les États-Unis est évidente, mais aucune alternative crédible ne se dessine.

Les combats qu’Israël continue de mener à ses frontières mettent en lumière un dossier avant tout israélien : la sécurité d’Israël et le niveau de destruction qu’il est prêt à infliger à ses voisins pour l’assurer. Cela concerne Gaza, la Cisjordanie, le Liban, ainsi que la Syrie, où Israël pratique une stratégie de contrôle territorial.

Évolution de la situation au Liban

L’offensive au Liban, particulièrement violente le 8 avril, est liée à l’annonce des négociations avec l’Iran. Pour Israël, il s’agit de montrer qu’il conserve les mains libres sur les dossiers jugés prioritaires, notamment le Liban et le Hezbollah. L’intensification des attaques vise à signifier que le dossier libanais est distinct de celui iranien, laissant aux États-Unis la gestion de la question iranienne.

Les méthodes israéliennes n’ont pas fondamentalement changé, mais leur intensité a augmenté, entraînant davantage de victimes et de destructions. Les déclarations de responsables israéliens laissent craindre une possible occupation d’environ 20 % du territoire libanais, transformant une partie du sud en zone tampon.

Position de la Turquie

La Turquie, espérant être épargnée par le conflit, a subi des frappes limitées. Elle a fermé sa frontière avec l’Iran pour prévenir un afflux de réfugiés et a cherché à se repositionner en tant que médiateur. Cependant, elle peine à s’imposer, le Pakistan jouant un rôle central dans la médiation.

Les préoccupations turques incluent la gestion des réfugiés et la question kurde, exacerbée par le soutien américain aux Kurdes iraniens. Ankara cherche à éviter une internationalisation de cette question, tout en surveillant de près les développements militaires israéliens au Liban, qui pourraient bouleverser l’équilibre régional.

Rivalité croissante entre la Turquie et Israël

La rivalité entre la Turquie et Israël s’est accentuée, illustrée par des échanges d’attaques publiques entre leurs responsables. Cette tension s’inscrit dans un contexte plus large, où Israël cherche à contenir les ambitions turques, notamment en Syrie. La Grèce et Chypre renforcent leurs liens avec Israël, tandis qu’Ankara tente de tirer parti de l’espace laissé vacant par l’absence de la France dans les négociations de paix.

Dans un environnement régional déjà tendu, toute étincelle pourrait suffire à provoquer une escalade, même si aucun des acteurs n’y a intérêt. Le Liban, considéré comme une cause perdue, devient un terrain d’opportunisme pour la Turquie, qui cherche à accroître son influence.

Source : entretien avec Dorothée Schmid.

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