Un article réalisé avec le soutien du Fonds pour le Journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
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Pendant qu’elle répond à nos questions par téléphone, on l’entend tordre sa serpillère, changer l’eau de son seau, se déplacer d’un bout à l’autre d’une pièce au réseau bancal. Ces gestes, Ewa, 59 ans, les répète depuis près de 30 ans. D’abord au noir, n’ayant pas les bons papiers pour travailler en Belgique, ensuite via les titres-services où elle preste pour des particuliers/ières depuis 2009. Elle nous le précise au bout de quelques minutes de conversation, rien que de tenir fermement son téléphone lui fait mal. « Mes douleurs ont débuté il y a une dizaine d’années, au niveau des mains. Mes doigts s’endormaient pendant la nuit, puis ça a persisté en journée. Ça s’est ensuite propagé dans mes poignets qui sont devenus raides et ça a continué à remonter dans le bras. J’ai été opérée du canal carpien gauche, puis droit, et puis au niveau du coude où un nerf était comprimé. Aujourd’hui, les douleurs irradient du cou au bout des doigts. » Les opérations n’y font rien, les douleurs reviennent alors que, selon les médecins, celles liées au canal carpien ne sont pas censées récidiver une fois l’intervention passée. Pour Ewa, il n’y a aucun doute quant à la nature de ces maux. Les mouvements répétitifs que son métier lui impose depuis des dizaines d’années en sont responsables.
Le long chemin de la reconnaissance
En Belgique, dans le secteur des titres-services et selon les chiffres de Securex recueillis en 2023, une travailleuse sur cinq est en arrêt maladie. Cela représente un taux d’absentéisme de 20,2 % contre 8,2 % dans tous les autres secteurs. Pareil pour les malades longue durée (plus d’un an) où les chiffres sont sensiblement plus importants dans ce secteur-ci que dans tous les autres (10,4 % contre 3,3 % pour les autres secteurs). Si les statistiques et les témoignages abondent dans le même sens, Fedris, l’Agence fédérale des risques professionnels, ne semble pas vouloir voir le rapport.
En Belgique, dans le secteur des titres-services et selon les chiffres de Securex recueillis en 2023, une travailleuse sur cinq est en arrêt maladie.
Pour schématiser grossièrement, afin de faire reconnaître une maladie comme étant liée à sa profession et être – en partie ou totalement – indemnisée, il faut soumettre un dossier à Fedris. En théorie, seuls quelques clics et une attestation médicale suffisent. Pour la première étape du moins. Ensuite, soit votre maladie figure dans une liste de 150 pathologies reconnues par la loi, soit pas. Dans le premier cas, vous devez prouver l’existence de la maladie et l’exposition à celle-ci dans le cadre de votre travail. Pour ce scénario-ci – le plus simple, donc –, 60 % des dossiers sont, en moyenne, rejetés selon les chiffres communiqués par Fedris. Dans le deuxième cas, vous devez apporter la preuve de causalité entre votre maladie et votre profession. Ici, ce sont 90 % des dossiers qui sont refusés, dont celui d’Ewa et de centaines d’autres aides-ménagères. À ceci s’ajoute toute l’opacité propre à l’administration, et Fedris n’y fait pas exception puisque ses critères de sélection sont nébuleux et souvent incompréhensibles.
Il faut se rendre compte que, lorsqu’elles arrivent dans nos cabinets de première ligne, leurs douleurs sont déjà importantes et elles vivent avec depuis un moment. Certaines d’entre elles prennent de l’ibuprofène tous les matins pour tenir.
Dans les onze maisons médicales du réseau Médecine pour le Peuple, beaucoup de patientes travaillent dans les titres-services. Elisa Muñoz Gómez en est la vice-présidente, en plus d’y travailler comme médecin. « On a rapidement constaté que beaucoup d’entre elles arrivaient avec les mêmes pathologies : douleurs aux poignets, tendinites aux épaules ou aux coudes. On a donc réalisé une enquête auprès de 400 de nos patientes pour en comprendre les origines. En sont ressorties deux causes principales : les gestes répétitifs et les charges lourdes. Il faut se rendre compte que, lorsqu’elles arrivent dans nos cabinets de première ligne, leurs douleurs sont déjà importantes et elles vivent avec depuis un moment. Certaines d’entre elles prennent de l’ibuprofène tous les matins pour tenir. »
Lutte collective
Ces travailleuses souffrent principalement de troubles musculosquelettiques (TMS) concentrés dans le haut du corps. Des centaines d’entre elles ont déjà remis un dossier auprès de Fedris afin de faire reconnaître la maladie comme professionnelle et être indemnisées. En vain. D’abord, parce que ces troubles ne figurent pas dans la fameuse liste des 150 pathologies, ensuite, parce qu’il n’est, toujours selon Fedris, pas possible de prouver que c’est leur travail qui les rend malades. « L’argument principal est que ces femmes font également le ménage chez elles et qu’on ne sait donc pas définir si c’est à leur travail ou à leur domicile qu’elles se blessent, résume Marina Künzi, permanente syndicale à la CSC Alimentation et Services. Mais comment ne pas voir la différence entre quelqu’une qui fait deux heures de tâches domestiques par semaine et une travailleuse qui fait ça toute la journée ? Si cela tenait la route, le taux de personnes atteintes de TMS serait le même pour l’ensemble du pays ! »
Mais comment ne pas voir la différence entre quelqu’une qui fait deux heures de tâches domestiques par semaine et une travailleuse qui fait ça toute la journée ?
Partant de ces différents dossiers et de l’impuissance en tant que soignant·es qui ne peuvent rien préconiser d’autre que du repos, de la kiné et de l’anti-inflammatoire, le réseau Médecine pour le Peuple a imaginé un front commun avec deux syndicats, la CSC et la FGTB. Les objectifs : travailler collectivement à la reconnaissance des TMS du haut du corps (l’idée est de se concentrer premièrement sur les épaules, les coudes, les poignets/canaux carpiens) comme maladie professionnelle, déposer le plus de dossiers auprès de Fedris (en l’occurrence 112) et faire appel en front commun pour tous ceux qui seront rejetés.
Ce que l’on demande, c’est que Fedris modifie ses critères d’analyse, en plus de considérer le problème comme étant sectoriel.
Habituellement, les dossiers sont analysés de façon individuelle, libre ensuite à chaque travailleuse de faire appel devant le tribunal du travail en première instance, ce qui représente un coût financier et de temps assez vertigineux. « Ce que l’on demande, c’est que Fedris modifie ses critères d’analyse, en plus de considérer le problème comme étant sectoriel. Ce que l’on constate aussi, c’est que, lorsque le refus est porté devant le tribunal, c’est souvent à la travailleuse qu’on donne raison », tonne Catherine Mathy, secrétaire permanente à la FGTB Charleroi. « Faire appel collectivement, ça permet aussi que ce soit les mêmes experts, juristes et médecins qui analysent et défendent les dossiers », ajoute-t-elle.
Premières pierres d’un grand édifice
L’idée est galvanisante sur papier, mais elle n’en reste pas moins fastidieuse à mettre en place. Une première rencontre entre Fedris et les syndicats s’est tenue à la mi-octobre 2025. Si la bonne volonté de Fedris à s’asseoir autour de la table et à discuter est reconnue, l’agence fédérale ne semble pas prompte à entamer le débat pour une reconnaissance sectorielle. « Ce serait comme ouvrir une boîte de Pandore », synthétise Marina Künzi de la CSC. Elle rappelle aussi que cette action est une première dans le secteur des titres-services qui comptent environ 150.000 postes en Belgique. « Le premier levier, c’est la reconnaissance de la maladie professionnelle, mais en réalité, c’est déjà un pas trop tard. La vraie première étape, c’est la prévention et ça, c’est le travail des patrons et de l’État qui en fera plus s’il est forcé à payer des indemnités [plutôt que de renvoyer vers les mutuelles qui prennent en charge les travailleuses malades longue durée pas reconnues par Fedris, ndlr]. À ceci, il faut ajouter une réduction du temps de travail et une augmentation de salaire. Ce n’est pas possible de travailler 38h/semaine. Le maximum devrait être de 30h si on ne veut pas que leur santé soit bousillée. »
Quand j’entends le gouvernement qui veut nous faire travailler jusqu’à 67 ans… On peut se forcer, hein, mais à un certain moment, le corps refuse de subir.
Les revendications sont limpides, le sort réservé aux travailleuses, moins. Peut-être que le ras-le-bol des tribunaux à devoir traiter individuellement chaque dossier pèsera dans la balance ? Pour Marina Künzi, « seules les pressions et la mobilisation feront que ça bouge ». Ewa a, quant à elle, arrêté de prendre des médicaments, « mon estomac ne supporte plus rien », mais continue à travailler en acceptant la douleur. « Je demande juste de la reconnaissance, même minime, de la part de Fedris. Ne serait-ce que reconnaître 5 % d’invalidité, ça m’aiderait. Quand j’entends le gouvernement qui veut nous faire travailler jusqu’à 67 ans… On peut se forcer, hein, mais à un certain moment, le corps refuse de subir. »
Appel à témoignages
Cet article est le premier d’une série qu’axelle entend consacrer à ce dossier de reconnaissance collective. En 2026, d’autres réunions doivent avoir lieu entre les syndicats et Fedris, en plus de la préparation de la procédure en appel pour les dossiers refusés. Tout ça s’inscrivant dans un contexte politique particulier où la traque aux malades et aux chômeurs/euses s’intensifie. Si cette enquête vous concerne et que vous souhaitez témoigner de votre situation, n’hésitez pas à nous écrire : axellemag @ viefeminine.be
Mis en ligne le 1 avril 2026
Aides-ménagères : entre serpillères et souffrances invisibles
Ewa, 59 ans, incarne le quotidien de milliers d’aides-ménagères en Belgique, où la douleur devient une norme. Mais que fait Fedris, l’agence censée protéger ces travailleuses ?
Alors qu’Ewa répond à nos questions, on l’entend tordre sa serpillère, changer l’eau de son seau, se déplacer d’un bout à l’autre d’une pièce. Ces gestes, elle les répète depuis près de 30 ans. D’abord au noir, puis via les titres-services depuis 2009. « Mes douleurs ont débuté il y a une dizaine d’années, au niveau des mains. Mes doigts s’endormaient pendant la nuit, puis ça a persisté en journée. » Les opérations n’y font rien, et pour Ewa, il n’y a aucun doute : les mouvements répétitifs de son métier sont responsables de ses maux.
Ce qui se passe réellement
En 2023, une travailleuse sur cinq dans le secteur des titres-services est en arrêt maladie, un chiffre qui fait pâlir d’envie n’importe quel autre secteur. Pour schématiser, pour faire reconnaître une maladie professionnelle, il faut soumettre un dossier à Fedris. En théorie, c’est simple. En pratique, 60 % des dossiers sont rejetés. Et si votre maladie ne figure pas sur la liste des 150 pathologies reconnues, vous pouvez dire adieu à toute reconnaissance. Ewa et des centaines d’autres aides-ménagères en savent quelque chose.
En Belgique, dans le secteur des titres-services, une travailleuse sur cinq est en arrêt maladie.
Les médecins constatent que ces femmes souffrent de troubles musculosquelettiques (TMS), mais Fedris, lui, semble jouer à l’autruche. « L’argument principal est que ces femmes font également le ménage chez elles, donc on ne sait pas d’où vient la blessure », explique Marina Künzi, permanente syndicale à la CSC. Mais comment ne pas voir la différence entre quelqu’un qui fait deux heures de ménage par semaine et une travailleuse qui s’y consacre toute la journée ?
Lutte collective
Face à cette impasse, le réseau Médecine pour le Peuple a décidé de se battre. Avec la CSC et la FGTB, ils ont lancé un front commun pour faire reconnaître les TMS comme maladies professionnelles. L’idée est de déposer un maximum de dossiers et de faire appel collectivement pour ceux qui seront rejetés. « Ce que l’on demande, c’est que Fedris modifie ses critères d’analyse », tonne Catherine Mathy, secrétaire permanente à la FGTB Charleroi.
Ce que l’on demande, c’est que Fedris modifie ses critères d’analyse.
Pourquoi cela dérange
Il est dérangeant de constater que les souffrances de ces travailleuses sont ignorées. Alors que le gouvernement prône une politique de protection des travailleurs, la réalité est tout autre. Les aides-ménagères, souvent invisibles, sont laissées à elles-mêmes, et leurs douleurs sont minimisées. Cela soulève des questions sur la véritable volonté de l’État de protéger les plus vulnérables.
Ce que cela implique concrètement
Les conséquences sont dramatiques : des femmes qui souffrent en silence, qui prennent des médicaments pour tenir, et qui, malgré tout, continuent de travailler. Ewa a même arrêté de prendre des médicaments, son estomac ne supportant plus rien. « Je demande juste de la reconnaissance, même minime, de la part de Fedris », déclare-t-elle.
Lecture satirique
Il est ironique de voir un gouvernement qui prône le travail jusqu’à 67 ans tout en ignorant les souffrances des aides-ménagères. On pourrait presque croire qu’ils espèrent que ces femmes se transforment en super-héroïnes, capables de jongler entre douleur et travail sans jamais faiblir. Mais la réalité est tout autre : le corps a ses limites.
Effet miroir international
Cette situation n’est pas sans rappeler les dérives autoritaires que l’on observe ailleurs, où les travailleurs sont souvent traités comme des machines. Que ce soit aux États-Unis ou en Russie, les discours politiques déconnectés de la réalité sont monnaie courante. Les travailleuses belges ne méritent-elles pas mieux ?
À quoi s’attendre
Si rien ne change, la situation ne fera qu’empirer. Les aides-ménagères continueront de souffrir, et Fedris continuera de fermer les yeux. La mobilisation collective est essentielle pour faire bouger les lignes. « Seules les pressions et la mobilisation feront que ça bouge », conclut Marina Künzi.
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