Les GAFAM ne sont pas seulement des entreprises technologiques : elles participent aux rapports de force entre États, aux conflits et aux débats sur la démocratie. Dans une émission de « Planisphère » consacrée à leur rôle géopolitique, le chercheur Julien Nocetti analyse leur influence, de la projection de la puissance américaine à leur engagement en Ukraine, et les limites de la régulation européenne.

Des relais de l’influence américaine

De la fin des années 1990 au milieu des années 2010, les géants du numérique ont contribué au rayonnement des États-Unis. Leurs plateformes ont soutenu la diplomatie publique et le « soft power » américain, tout en facilitant l’ouverture de marchés à l’exportation, selon l’analyse présentée par Julien Nocetti.
Cette relation s’est ensuite compliquée. Les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance américaine ont fragilisé la capacité des États-Unis à exporter leur modèle numérique. Après les Printemps arabes de 2011, les limites du rôle démocratisant attribué aux réseaux sociaux sont également apparues. Ces plateformes ont par ailleurs été utilisées par des acteurs hostiles aux intérêts américains, tandis que l’ascension politique de Donald Trump illustrait leur place croissante dans les dynamiques politiques.
Pour Nocetti, l’exploitation des données a aussi pris une importance stratégique dans la puissance économique américaine. Le numérique ne relève donc plus uniquement de l’activité commerciale : il est devenu un enjeu de souveraineté et d’influence.
La guerre en Ukraine, un tournant
Avant l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, les grandes entreprises technologiques s’impliquaient peu dans le « hard power », relève le chercheur. Le conflit a marqué une rupture : des sociétés privées fournissent désormais des capacités mobilisées par l’État ukrainien et ses forces armées.
Microsoft et Amazon Web Services hébergent notamment des données stratégiques ukrainiennes sur leurs serveurs. Des entreprises contribuent aussi au renseignement cyber sur les menaces russes. SpaceX apporte des capacités d’imagerie satellitaire, tandis que Palantir aide à exploiter les données à des fins tactiques et opérationnelles. Julien Nocetti décrit ainsi ces sociétés comme des « parties prenantes à part entière de conflits armés ».
Une économie numérique qualifiée de « coloniale »
Le chercheur emploie l’expression « économie coloniale » pour décrire la manière dont les données sont exploitées à des fins commerciales et de surveillance. Il rapproche également de discours impériaux la volonté affichée par certains dirigeants du secteur, comme Mark Zuckerberg, de « connecter le monde ».
Cette lecture porte aussi sur le travail nécessaire au développement de l’intelligence artificielle. D’après l’analyse présentée, des travailleurs d’Afrique, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine annotent une grande partie des données utilisées pour entraîner ces systèmes. Nocetti y voit une dimension néocoloniale de l’économie numérique.
Des enjeux démocratiques et fiscaux
Les plateformes influencent la consommation des médias, l’éducation et les échanges économiques et sociaux. Leur modèle repose notamment sur l’économie de l’attention : le temps passé par les utilisateurs est monétisé par la publicité. Cette présence croissante peut aussi renforcer les dépendances des utilisateurs et soulever des questions concernant la vie privée.
Julien Nocetti alerte sur la diffusion de la désinformation et l’érosion de la confiance dans les institutions. Il évoque également un « tournant réactionnaire » depuis la campagne présidentielle américaine de 2024. Selon lui, des entrepreneurs et investisseurs comme Peter Thiel ou Elon Musk occupent une place accrue dans le débat politique, et leurs positions pourraient être amplifiées par les algorithmes. Il s’agit d’un risque identifié par le chercheur, et non d’une conséquence présentée comme automatique.
Les pratiques fiscales des grandes plateformes font aussi débat. Leur stratégie d’évitement fiscal, notamment en Irlande et au Luxembourg, a suscité des critiques et des procédures de la Commission européenne, sur fond de divergences entre États membres.
Une régulation européenne sous pression
L’Union européenne cherche à encadrer le secteur avec plusieurs textes, dont le RGPD, le Digital Services Act, le Digital Markets Act et l’AI Act, dont l’application doit se poursuivre jusqu’au printemps 2027. Mais, selon Nocetti, le rythme de l’innovation et les moyens financiers des entreprises leur permettent d’anticiper les règles et de peser sur leur élaboration.
La volonté européenne de réguler est contestée par les États-Unis, notamment sous l’administration Trump, qui la présentent comme une forme de censure. Dans le même temps, l’Europe peine à faire émerger des entreprises comparables aux GAFAM, notamment faute d’un marché numérique unifié. Le secteur des puces compte toutefois des acteurs de premier plan, dont le néerlandais ASML.
La réflexion de Julien Nocetti met ainsi en lumière un double défi : encadrer des entreprises devenues des acteurs géopolitiques majeurs, tout en préservant la capacité des États à agir dans un secteur où les intérêts économiques, militaires et démocratiques se croisent.
Source : Diploweb.com : Géopolitique, stratégie, relations internationales et cartes (www.diploweb.com)
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Auteur : Julien NOCETTI, Pierre VERLUISE







