
L’École normale supérieure face à l’influence du privé : étudiants et chercheurs s’organisent
Au mois de janvier dernier, un scandale lié aux opérations de l’ICE, la police de l’immigration américaine, a suscité une vive réaction en France. Il a été révélé qu’une filiale du cabinet de conseil français Capgemini, spécialisée en informatique, collaborait avec cette entité controversée. Capgemini est également un mécène de l’École normale supérieure (ENS) de Paris. En réponse, un collectif d’étudiants, nommé Transparens, s’est formé pour contester cette relation jugée incompatible avec les valeurs de l’établissement. Une scientifique de l’ENS a exprimé son indignation : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas en accord avec nos valeurs. »
À la mi-avril, la pétition « L’ENS n’est pas à vendre » a recueilli plus de 200 signatures, dont 30 % de chercheurs. Les signataires demandent plus de transparence sur les partenariats entre l’ENS et les entreprises privées, y compris la publication des contrats de mécénat. Une étudiante a souligné qu’il est actuellement impossible de savoir si ces contrats incluent des clauses de non-dénigrement, une préoccupation renforcée par les révélations de Libération sur des engagements similaires dans d’autres institutions.
Les étudiants exigent également des critères spécifiques pour l’acceptation des financements, excluant les secteurs de l’armement, de l’industrie fossile et des pesticides, ainsi que les entreprises condamnées pour atteinte à l’environnement ou aux droits humains.
La Fondation de l’ENS, créée en 1986, gère les relations avec les partenaires privés. Entre 2016 et 2026, le mécénat privé a apporté environ 15 millions d’euros à l’établissement. Les chaires de recherche, telles que celle de Capgemini, financent des projets, notamment un observatoire sur l’impact environnemental de l’intelligence artificielle. Cependant, des chercheurs soulignent que les thèmes de recherche devraient être décidés par les conseils scientifiques, et non par les entreprises, afin d’éviter un déséquilibre dans les financements.
D’autres entreprises, comme Louis Vuitton et le groupe Casino, financent également des chaires sur l’intelligence artificielle, mettant en avant les innovations qu’elles peuvent apporter. Toutefois, cette concentration de financement dans un domaine soulève des inquiétudes sur la diversité des recherches.
Des préoccupations similaires sont soulevées concernant une chaire sur le stockage du carbone, soutenue par le fonds d’investissement Ardian. Les étudiants craignent que ce type de recherche soit perçu comme une alternative à des solutions plus consensuelles sur le changement climatique.
Les critiques se portent également sur la chaire financée par des entreprises d’armement telles que Safran et Thalès, qui, selon les étudiants, contribuent à redorer leur image en investissant dans la recherche spatiale. De plus, la compagnie d’assurances Axa finance un projet sur la géopolitique du risque, malgré son soutien à l’industrie fossile.
Cette mobilisation s’inscrit dans un mouvement plus large observé dans d’autres grandes écoles, comme CentraleSupélec et AgroParisTech. Les étudiants ont lancé la plateforme EIES pour documenter l’influence croissante du privé dans les établissements d’enseignement supérieur.
La direction de l’ENS a été contactée mais n’a pas fourni de chiffres sur les montants des chaires. Elle a toutefois rappelé que la majorité des financements proviennent d’appels à projets publics, soulignant que les liens avec le monde socio-économique sont en accord avec les missions de l’école.
Une réunion entre étudiants, chercheurs et l’équipe dirigeante est prévue d’ici la fin du mois pour discuter de ces enjeux.
Source : Vert





