La montée de l’individualisme est-elle seulement une affaire de comportements personnels ? Dans Le Triomphe des égoïsmes, paru en 2026, le sociologue Camille Peugny défend une autre lecture : le repli sur soi et la croyance dans le mérite individuel seraient aussi des réponses aux contraintes d’une société plus concurrentielle, où les protections collectives s’affaiblissent. Son analyse s’appuie sur deux enquêtes, mais ses conclusions restent une interprétation sociologique, pas la preuve d’un lien de cause à effet unique.
Deux terrains, deux formes de recul du collectif
Le premier volet de la recherche porte sur des femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne, mais travaillant seules chez des particuliers, dans une ville de l’ouest de la France. Camille Peugny s’intéresse notamment aux difficultés rencontrées par l’action syndicale dans ces conditions de travail dispersées. Ce terrain éclaire une situation précise : il ne suffit pas, à lui seul, de décrire l’ensemble des emplois du secteur ni les pratiques syndicales en France.
Le sociologue a également analysé les réponses recueillies pendant une vingtaine d’années par le baromètre d’opinion de la DREES, consacré notamment aux inégalités et à la protection sociale. La DREES indique que cette enquête annuelle repose sur un échantillon représentatif de la population vivant en France métropolitaine, constitué selon la méthode des quotas et comptant au moins 3 000 personnes interrogées en face à face. Peugny observe, parmi les classes moyennes supérieures, un déplacement des explications des inégalités : l’importance des conditions sociales de départ cède davantage de place à des notions comme le mérite, la volonté et la responsabilité individuelles. La présentation méthodologique du baromètre est disponible auprès de la DREES.
Ce résultat concerne l’évolution d’opinions mesurées par enquête. Il ne signifie pas que chaque membre de ce groupe pense de la même façon, ni que les réponses expliquent directement les comportements électoraux ou les politiques publiques. Le lien entre ces évolutions et le « recul du collectif » est l’interprétation proposée par le sociologue.
Quand la réussite paraît dépendre du seul mérite
La thèse de Peugny s’inscrit dans un contexte où le diplôme compte fortement pour accéder à de nombreuses positions sociales, tandis que les parcours scolaires restent inégaux. Les données de l’Insee sur les personnes ayant terminé leurs études en 2022, 2023 et 2024 montrent que 60 % de celles dont l’origine sociale est classée parmi les cadres et professions intermédiaires ont un diplôme supérieur à bac + 2. C’est le cas de 27 % des personnes d’origine employée ou ouvrière. Ces chiffres décrivent un écart de diplôme entre groupes définis par la catégorie socioprofessionnelle d’un parent ; ils ne résument pas à eux seuls les parcours individuels ni toutes les dimensions des inégalités scolaires. Données de l’Insee, France hors Mayotte.
Dans ce cadre, l’idée que « chacun peut réussir s’il le veut » peut rendre les écarts plus acceptables en attribuant les résultats aux qualités personnelles. Camille Peugny critique en particulier une conception de l’« égalité des chances » qui ouvrirait la compétition sans remettre en cause les écarts de ressources au départ. Il ne nie pas l’effort individuel : il souligne que les possibilités de le mobiliser et ses chances d’aboutir dépendent aussi des conditions sociales.
Une pression qui traverse les groupes sociaux
Le sociologue décrit le retrait progressif de protections collectives comme un contexte qui incite les groupes sociaux à défendre leurs positions et celles de leurs proches. Il parle d’« égoïsme » non comme d’un défaut moral propre à certains individus, mais comme d’une dynamique sociale, particulièrement visible selon lui dans les classes moyennes supérieures. Ce cadrage évite de réduire l’analyse à une opposition entre personnes généreuses et personnes individualistes : les choix peuvent être influencés par la crainte du déclassement et par la concurrence pour les places disponibles.
L’école est un exemple important de cette compétition. La massification de l’accès aux études a élargi la scolarisation, mais l’égalité d’accès aux différents établissements et filières ne s’en déduit pas automatiquement. Les stratégies des familles pour obtenir les parcours jugés les plus favorables peuvent contribuer à maintenir des écarts, même quand l’accès à l’enseignement s’est généralisé. Les données de l’Insee sur les diplômes confortent le constat d’inégalités liées à l’origine sociale, sans établir à elles seules les mécanismes précis évoqués dans le livre.
Les limites d’une thèse et la question des héritages
Les deux enquêtes de Peugny portent sur des objets et des populations différents : un terrain qualitatif local sur le travail domestique, et des données nationales d’opinion. Leur rapprochement nourrit une hypothèse d’ensemble, mais ne démontre pas que le même mécanisme explique toutes les formes d’individualisme. Les informations présentées dans l’entretien ne détaillent pas non plus l’ampleur exacte de chaque sous-échantillon mobilisé dans son analyse statistique ni toutes ses limites.
La question du patrimoine ajoute une dimension matérielle au débat. La Fondation Jean-Jaurès estime qu’environ 9 000 milliards d’euros de patrimoine pourraient être transmis en France sur quinze ans, une projection qui dépend de ses hypothèses et ne doit pas être confondue avec une somme déjà transmise ou garantie. De son côté, l’Insee étudie les héritages, donations et aides à partir de l’enquête Histoire de vie et Patrimoine 2023-2024, menée auprès de 11 940 ménages répondants. Ces sources documentent l’importance des transmissions, mais leurs chiffres ne suffisent pas à déterminer leurs effets futurs sur la cohésion sociale.
La conclusion raisonnable est donc plus nuancée qu’un diagnostic sur une société composée d’individus « tous égoïstes ». Peugny invite à examiner comment la compétition, les protections sociales et la transmission des ressources façonnent les comportements et les jugements sur la réussite. Son livre ouvre un débat sur les conditions du lien collectif ; il ne clôt pas la discussion sur ses causes ni sur les réponses possibles.
Source : CNRS le Journal thématique : Sociétés
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