Des films pour examiner les décisions à risque
La démarche de Florent Champy part d’une question de sciences sociales : comment des sociétés dotées d’outils de contrôle et d’expertise peuvent-elles échouer à prévenir certains dommages ? Pour explorer ce problème, le sociologue s’appuie sur cinq œuvres : Douze hommes en colère, La Fille de Brest, Le Loup de Wall Street, Don’t Look Up et Hors normes. Elles abordent des contextes différents — délibération judiciaire, scandale sanitaire, finance, climat et prise en charge de personnes vulnérables — mais mettent toutes en scène des décisions prises face à un danger.
Ces films ne constituent pas, à eux seuls, des preuves sur le fonctionnement réel des institutions. Champy les utilise comme des modèles permettant de rendre visibles, dans un récit resserré, les dilemmes, les rapports de force et les obstacles à l’action. Les mécanismes repérés sont ensuite confrontés à des documents et à des références bibliographiques. Il s’agit donc d’une démarche d’analyse et de conceptualisation, et non d’une enquête statistique mesurant la fréquence des catastrophes ou la part de celles qui auraient pu être évitées.
La « machine à catastrophes » : des obstacles qui se renforcent
Les situations étudiées font apparaître des facteurs variés : pression du temps, intérêts économiques, préjugés, raisonnements erronés ou confiance excessive dans une solution technique. Pris isolément, chacun peut sembler limité. Mais leur combinaison peut bloquer l’examen du danger et la mise en œuvre de mesures de prévention. Champy rassemble ces interactions sous l’image d’une « machine à catastrophes ».
Don’t Look Up en offre une représentation volontairement spectaculaire. Dans le film, des scientifiques annoncent une menace majeure, mais leur alerte se heurte aux calculs politiques, aux intérêts financiers et à la recherche d’une solution technologique profitable. Cette fiction ne décrit pas littéralement la gestion du risque climatique : elle sert à éclairer des mécanismes possibles de déni et d’inaction. L’intérêt de l’exemple est de montrer que l’information scientifique, même alarmante, ne suffit pas nécessairement à produire une décision collective.
Le sociologue mobilise aussi les travaux de Niklas Luhmann sur les systèmes sociaux. Les organisations — entreprises, administrations, médias ou institutions politiques — doivent préserver leurs activités et répondent à des critères propres : rentabilité, audience, votes ou financements. L’analyse de Champy est que ces priorités peuvent reléguer un danger au second plan lorsqu’il ne menace pas directement le fonctionnement immédiat de l’organisation. C’est une interprétation sociologique des blocages, pas une preuve que toutes les organisations agissent de la même manière.
La prudence, une manière d’agir malgré l’incertitude
Dans la tradition philosophique associée à Aristote, la prudence désigne une capacité à juger quoi faire dans une situation concrète, lorsque les règles générales et les connaissances disponibles ne donnent pas de réponse mécanique. Elle invite à prendre en compte la complexité, à discuter des objectifs autant que des moyens et à examiner ses propres raisonnements.
Cette prudence ne garantit pas une décision juste et ne supprime pas le risque d’erreur. Elle s’oppose toutefois à l’idée qu’il faudrait attendre une certitude complète avant d’agir. Dans certaines situations, différer une décision comporte lui aussi des risques. L’exemple d’Irène Frachon, pneumologue qui a alerté sur le Mediator, illustre la dimension parfois courageuse de cette démarche : prendre au sérieux un danger et défendre une alerte malgré les doutes et les résistances.
Repérer les signaux avant que les blocages ne s’installent
En pratique, cette approche consiste à reconnaître les arguments qui ferment trop vite la discussion. « Nous n’avons pas le temps » peut signaler une urgence qui empêche l’examen des conséquences ; « la technique trouvera une solution » peut conduire à privilégier une réponse incertaine ; réclamer une certitude absolue peut retarder une mesure de prévention. Ces arguments ne sont pas toujours abusifs, mais ils méritent d’être examinés au regard du danger, des personnes exposées et des intérêts concernés.
Champy envisage de transmettre cette grille de lecture dans des formations, notamment auprès de lycéens, d’associations ou de syndicats. L’objectif n’est pas d’appliquer un protocole qui fournirait automatiquement la bonne réponse : la prudence se travaille par la délibération et l’expérience. La portée de la proposition reste celle d’un cadre d’analyse. Elle aide à poser de meilleures questions sur la décision, sans permettre à elle seule de prédire ni d’empêcher toutes les catastrophes.
Source : CNRS le Journal thématique : Sociétés
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