Taïwan ou les braises asiatiques de 1945, par Renaud Lambert (Le Monde diplomatique, février 2026)

Taiwan : les tensions croissantes dans le contexte géopolitique asiatique

Après le Venezuela, la question de Taïwan refait surface dans les débats de la presse occidentale, certains analystes suggérant que le coup de force américain dans la Caraïbe pourrait ouvrir la voie à une opération similaire de Pékin contre Taipei. Les 29 et 30 décembre derniers, l’armée chinoise a encerclé l’île lors d’exercices militaires, interprétés par de nombreux observateurs comme une préparation à une invasion. Les présidents américain et chinois semblent partager un objectif commun : mettre fin aux « simagrées » de l’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale pour instaurer un système dominé par la puissance et la force, selon Stephen Miller, conseiller à la sécurité intérieure américain.

Les tensions en Asie semblent davantage concerner le Japon que Taïwan. Les relations entre Pékin et Tokyo se dégradent, marquées par des déclarations acerbes, des survols de patrouilles stratégiques et des menaces de sanctions économiques. Ce climat de tension trouve ses racines dans des événements mondiaux et souligne une continuité dans la désinvolture américaine envers l’ordre international.

Le 7 novembre dernier, la première ministre japonaise Sanae Takaichi a déclaré qu’une intervention de la Chine à Taïwan constituerait une « menace existentielle pour le Japon ». Cette déclaration fait écho à une réforme du droit japonais de 2015 qui autorise les forces d’autodéfense à intervenir à l’étranger. Le passé de Takaichi, qui a critiqué des excuses officielles concernant les crimes de guerre japonais, ainsi que sa visite au sanctuaire Yasukuni, soulèvent des préoccupations quant à une résurgence du militarisme.

La déclaration de Takaichi représente une première dans l’histoire des premiers ministres japonais, évoquant la possibilité d’une intervention militaire contre la Chine. Pour Pékin, cela témoigne d’une montée d’une extrême droite militariste, nostalgique du Japon impérial. Cette situation trouve son origine dans les choix américains de l’après-guerre. La déclaration de Potsdam de juillet 1945, qui dictait les termes de la capitulation japonaise, interdisait au Japon de conserver des capacités militaires et prévoyait la restitution de Taïwan à la Chine.

Les États-Unis ont depuis longtemps cherché à établir un contrôle unilatéral sur le Japon, dans le cadre d’une stratégie plus large d’expansion de leur puissance. Le général Douglas MacArthur, qui a dirigé l’occupation du Japon, a mis en place un système qui favorise l’anticommunisme, réconciliant Washington avec d’anciens dignitaires du Japon impérial.

Le 12 mai 1949, les États-Unis ont annoncé la fin des réparations japonaises, permettant à Tokyo de développer ses « industries pacifiques », incluant des secteurs auparavant interdits. Cette décision a alarmé les anciens alliés de Washington dans la région, anciennes victimes du Japon.

Le traité de paix de San Francisco de 1951, qui a mis fin à l’occupation américaine, n’a pas été signé par la Chine ni par l’URSS et n’a pas reconnu les droits de guerre du Japon, laissant une ambiguïté juridique sur des territoires comme Taïwan. Cette ambiguïté est actuellement exploitée par Takaichi, qui répond aux critiques chinoises en déclarant que le Japon ne peut reconnaître le statut juridique de Taïwan en vertu du traité de San Francisco.

La dynamique actuelle, où le Japon semble chercher à s’émanciper de l’influence américaine tout en alimentant des tensions avec la Chine, pourrait avoir des conséquences significatives dans un contexte international de plus en plus complexe.

Source : Renaud Lambert, Le Monde diplomatique, février 2026

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