
Peut-on forger les souvenirs de nos enfants ?
Un bambin saute dans des flaques d’eau. Une fillette hurle en réalisant qu’elle part pour Disneyworld. Deux garçonnets trépignent à l’idée de manger de la crème glacée, plutôt que d’aller au lit. Sur les réseaux sociaux, des parents partagent des moments familiaux avec l’espoir qu’ils s’ancrent dans la mémoire de leurs petits. Mais ce n’est pas si simple, expliquent deux expertes.
La tendance #corememories a émergé en 2015 suite à la diffusion du film de Disney Inside Out. Ce phénomène s’est amplifié avec la sortie de Inside Out 2 en 2024, où les souvenirs de la jeune Riley sont centralisés. Dans ces films, cinq souvenirs essentiels, appelés « core memories », influencent la personnalité de Riley.
Cependant, selon Isabelle Rouleau, professeure au département de psychologie de l’UQAM, la personnalité est indépendante de la mémoire. « Le sens d’identité, par contre, est dépendant », précise-t-elle. Cela signifie que les expériences vécues influencent notre rapport au monde, mais pas nécessairement notre personnalité.
À la lumière de cette compréhension, de nombreux parents se demandent s’il est possible de créer des souvenirs marquants pour leurs enfants. Des expériences familiales filmées, comme le déballage de cadeaux ou des visites au zoo, sont partagées en ligne sous le mot-clic #corememories. Ces mises en scène, souvent coûteuses, soulèvent la question : qu’est-ce qui rend un souvenir vraiment mémorable ?
Les expertes, Bénédicte Amilhon et Isabelle Rouleau, soulignent que deux éléments clés contribuent à la mémorisation : les émotions et les relations. « Ce dont on se souvient le mieux, c’est ce qui est émotionnellement chargé », indique Amilhon. Il existe une hiérarchie dans la mémoire sur laquelle les parents n’ont que peu de contrôle. « Ce n’est pas parce qu’on investit beaucoup d’argent dans une expérience que cela sera forcément marquant pour l’enfant », ajoute-t-elle.
Un autre aspect à considérer est le détachement émotionnel causé par les dispositifs numériques. Rouleau affirme que pour les jeunes enfants, le plus important est d’être en relation avec leurs parents. En filmant ou en photographiant, les adultes peuvent manquer l’essence même du moment partagé, rendant l’expérience moins significative pour l’enfant.
De plus, les souvenirs qui marquent les enfants peuvent différer de ceux que les adultes jugent importants. Un père a récemment découvert que son fils chérissait des moments passés ensemble la nuit, alors qu’il travaillait, des instants que le père percevait comme stressants.
Amilhon conclut que les parents souhaitent naturellement offrir des expériences enrichissantes à leurs enfants, mais il est illusoire de croire qu’ils peuvent influencer directement leurs souvenirs. « Ce n’est pas parce que les parents cherchent à faire quelque chose d’extraordinaire que l’enfant va le percevoir ainsi », souligne-t-elle.
En somme, pour construire une mémoire positive chez les enfants, il est essentiel de privilégier les moments de partage authentiques, plutôt que de tenter de forcer des souvenirs mémorables.
Source : La Presse






