
Nous sommes des frères de douleur
Cinisi (Sicile, Italie), reportage
Des banderoles de collectifs écologistes et antifascistes flottent au vent, tandis que des drapeaux de la paix et de la Palestine s’agitent dans le jardin. La maison, située au cœur des oliviers siciliens, était autrefois la résidence de campagne de Gaetano Badalamenti, un mafieux notoire. En 2021, elle est devenue un lieu de mémoire dédié à Peppino Impastato, assassiné le 9 mai 1978 sur les ordres de Badalamenti.
Le 8 mai, des activistes se sont réunis pour discuter de leurs luttes contre la mafia, pour l’écologie et contre le militarisme. Parmi eux, Amine Kessaci, un écologiste marseillais, a partagé son combat contre le narcotrafic, qui lui a coûté la vie de deux frères. Son témoignage résonne avec les histoires des résistants antifascistes dont les portraits ornent les murs de la salle.
« L’Italie a l’une des législations les plus avancées au monde contre le crime organisé. Nous avons beaucoup à en tirer », déclare Kessaci devant un public attentif, soulignant que la lutte contre le narcotrafic nécessite également des politiques sociales et éducatives.
Kessaci et les autres militants présents sont convaincus que la lutte antimafia est intrinsèquement liée à la cause écologique. Il souligne que « c’est une question de santé publique et de dignité », rappelant que la Charte de l’environnement stipule que chacun a droit à un environnement sain, un droit menacé par les réseaux mafieux.
40 590 délits environnementaux en Italie
En 2024, 40 590 délits environnementaux ont été recensés en Italie, selon un rapport de l’association Legambiente. Ce terme, « écomafia », désigne les actes illégaux liés au crime organisé qui portent atteinte à l’environnement. La Sicile, berceau de la mafia Cosa Nostra, est la troisième région la plus touchée, après la Campanie et les Pouilles.
De nombreux incidents échappent à la vigilance. À Palerme, un terrain de 5 000 m² a servi de décharge à ciel ouvert, même après avoir été confisqué à un mafieux. Ce dernier continuait d’y exercer son contrôle en permettant aux habitants d’y jeter leurs déchets.
En 2019, ce site a été confié à l’association Terra Franca, qui a mis en place des ruches et développé la permaculture. Marco Farina, responsable de l’association, évoque les défis rencontrés lors de la réhabilitation du site, notamment la découverte d’amiante.
Se réapproprier les espaces
La mafia et le narcotrafic prospèrent sur des failles sociales et économiques, dépossédant les habitants de leurs territoires, selon Kessaci. Il plaide pour l’occupation des terres, bâtiments et espaces publics pour les récupérer.
Terra Insumisa, fondée en 2021, se concentre sur la privatisation du littoral et l’augmentation des centres de traitement de déchets. Vito Raspanti, membre de l’association, souligne que certaines pratiques, telles que le stockage excessif de déchets, sont illégales.
Martina Lo Cascio, du collectif Contadinazioni, insiste sur la nécessité de rompre avec un modèle agricole basé sur l’exploitation et le gaspillage. Elle affirme que l’émancipation doit répondre aux besoins réels des personnes.
L’exploitation des travailleurs migrants est un problème majeur en Italie, avec plus de 200 000 personnes travaillant dans des conditions précaires, souvent sans contrat. Mustapha Jarjou, un migrant, tente d’informer ces jeunes de leurs droits à travers le mouvement Right2be.
Le lendemain, Kessaci et les activistes se sont réunis à Terrasini pour une marche commémorative. Au cours de cette marche, Kessaci rappelle que « se taire, c’est laisser les mafieux gagner », un sentiment partagé par de nombreux participants qui s’identifient à son combat.
Giovanni, le frère de Peppino, rejoint Kessaci en tête de cortège, lui murmurant : « Nous deux, nous sommes des frères de douleur. »
Source : Reporterre



