Colorer la pierre par le feu à l’âge du Bronze : un savoir-faire minoen se révèle
Au début du IIe millénaire avant notre ère (vers 1800-1700 av. J.-C.), la civilisation minoenne en Crète connaît un développement notable avec la construction de grands ensembles architecturaux, souvent désignés comme des « palais ». Ces structures, dont la fonction exacte demeure débattue, jouent un rôle central dans l’organisation politique, économique et artisanale de l’île. Des analyses géochimiques portables et non-invasives ont récemment permis d’explorer certains vestiges archéologiques, notamment des vases à la couleur rouge intrigante. Ces recherches, menées par une équipe franco-belge associée au Laboratoire de géologie de Lyon (LGL-TPE), sont publiées dans le numéro d’avril du Journal of Archaeological Science: Reports.
Malia, l’un des six grands palais minoens classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, était un centre majeur de la société minoenne. Fouillé depuis le début du XXe siècle par l’École française d’Athènes, le site a révélé un ensemble architectural bien préservé, connu sous le nom de « Quartier Mu ». Ce secteur a livré un mobilier exceptionnel, incluant des céramiques, des outils, des vases en pierre, des objets métalliques, des sceaux et des armes ornées d’or.
Parmi les découvertes, vingt-cinq vases en pierre se distinguent par leur couleur rouge inhabituelle. Contrairement à la majorité des vases minoens, généralement réalisés en serpentinite verte à bleu-vert, ces vases rouges ont suscité l’hypothèse qu’ils pourraient être des serpentinites ayant subi un chauffage. Il était crucial de déterminer si cette chauffe était intentionnelle ou le résultat d’un incendie ayant ravagé le Quartier Mu.
L’énigme des vases rouges à l’épreuve de l’expérimentation
Pour élucider cette question, l’équipe de recherche a utilisé des méthodes non-invasives. Les analyses géochimiques par fluorescence X ont démontré que les vases rouges et bleu-vert partagent la même composition ultramafique, indiquant qu’ils proviennent du même type de roche. Ainsi, la différence de couleur ne résulte pas de l’utilisation de matériaux distincts.
Les mesures de susceptibilité magnétique ont révélé que les vases non chauffés affichent des valeurs élevées, tandis que les vases rouges présentent des valeurs significativement plus faibles. En chauffant des échantillons de serpentinite crétoise, les chercheurs ont constaté qu’une température d’au moins 700 °C durant plusieurs heures est nécessaire pour obtenir une coloration rouge. À ces températures, des minéraux ferromagnétiques s’oxydent et se transforment en hématite, une substance rouge et moins magnétique, expliquant ainsi le changement de couleur.
Les artisans minoens et la maîtrise des couleurs
Il reste à déterminer si cette transformation était accidentelle ou intentionnelle. L’analyse archéologique indique que peu d’objets dans la zone des vases présentent des traces de brûlure, rendant improbable l’hypothèse d’un incendie généralisé ayant uniquement affecté certains vases.
L’hypothèse la plus plausible est celle d’un chauffage maîtrisé. Les vases en serpentinite chauffée du Quartier Mu illustrent une rare transformation thermique intentionnelle, témoignant des compétences des artisans de l’époque, capables de manipuler la matière pour créer une esthétique unique.
Cette recherche a été réalisée en collaboration avec le Groupe de recherches interdisciplinaires en archéologie égéenne de l’Université catholique de Louvain (UCLouvain), avec un financement principal du Fonds de la recherche scientifique – FNRS (Belgique).
Source : Journal of Archaeological Science: Reports





