Voiture thermique : vous pensiez rouler, vous chauffez surtout la rue
Voitures contre climatiseurs : Gemenne a un argument, pas un permis de simplifier
Le fait qui dérange
La voiture thermique ne transporte pas seulement ses passagers. Elle chauffe aussi leur environnement. Une grande partie de l’énergie du carburant n’arrive jamais aux roues. L’Agence américaine de protection de l’environnement situe entre 16 et 25 % la part transformée en mouvement, en moyenne sur des parcours urbains et routiers. Le reste ne prend pas des vacances : il alimente notamment les pertes thermiques. Le radiateur à roulettes n’est donc pas une invention polémique. (epa.gov)
François Gemenne soutient que les voitures rejettent davantage de chaleur que les climatiseurs, notamment dans des villes embouteillées et relativement peu climatisées comme Paris ou Bruxelles. L’enquête de la RTBF juge cette affirmation plutôt exacte, mais souligne plusieurs limites de comparaison. Voilà toute l’affaire : un argument défendable n’est pas une loi universelle. (belux.edmo.eu)
Ce que François Gemenne affirme
Dans l’échange reproduit par la RTBF, le spécialiste de la gouvernance du climat explique : Il est certain que les voitures électriques ne rejettent pas de chaleur, comme les voitures qui ont un moteur à combustion.
La formulation est ambiguë. Si elle signifie « pas autant que les thermiques », elle traduit une différence réelle. Si elle signifie « aucune chaleur », elle devient fausse : l’étude citée pour défendre l’électrique lui attribue précisément des rejets thermiques. (nature.com)
L’urbaniste Clément Gaillard résume, lui, la voiture thermique comme une machine à faire de l’air chaud
. Il avance 20 % d’énergie pour faire avancer le véhicule et 80 % de chaleur, puis décrit un moteur électrique au rendement proche de 100 %. Le premier ordre de grandeur est compatible avec les données de l’agence américaine. Le second exige de distinguer le moteur du véhicule complet. Sous le capot du raisonnement, les périmètres comptent aussi. (epa.gov)
Ce que disent les faits
L’électrique chauffe moins. Il ne suspend pas la physique.
Le département américain de l’Énergie donne une efficacité globale de 87 à 91 % pour un véhicule électrique, récupération au freinage comprise. Ce chiffre n’est pas le rendement du seul moteur. Il confirme l’avantage énergétique de l’électrique, pas l’existence d’une machine sans pertes. Une meilleure technologie n’a pas besoin d’être présentée comme miraculeuse pour être meilleure. (energy.gov)
Pékin : un résultat intéressant, pas une température garantie
L’extrait présente une étude de « 2014 publiée dans Nature ». Correction : le travail de Canbing Li et de ses collègues a été publié le 19 mars 2015 dans Scientific Reports, une revue du groupe Nature. Le manuscrit avait été reçu en 2014. La référence mérite, elle aussi, une révision technique. (doi.org)
Dans leur scénario fondé sur Pékin en 2012, les véhicules électriques émettent, à distance parcourue identique, 19,8 % de la chaleur des véhicules conventionnels. Leur remplacement intégral pourrait réduire l’intensité de l’îlot de chaleur estival d’environ 0,94 °C, soit approximativement 1 °C. Il s’agit d’une estimation modélisée, non d’un refroidissement observé après conversion du parc. L’étude précise également que l’énergie consommée par les véhicules électriques finit en chaleur. Moins, donc. Pas zéro. (nature.com)
400 °C ne suffisent pas à gagner un débat
L’extrait rapporte, en référence à une étude portugaise de 2025, des gaz d’échappement autour de 400 °C et une température de fonctionnement du moteur d’environ 95 °C. Mais ces températures ne constituent pas, à elles seules, un bilan de chaleur à l’échelle d’une ville. Comparer des degrés sans examiner les quantités d’énergie, les durées et les usages ne tranche pas le duel avec la climatisation. Le chiffre impressionne. La démonstration reste à faire.
Un climatiseur transfère la chaleur intérieure vers l’extérieur grâce à un circuit frigorifique alimenté en énergie. Il ne fait pas disparaître la chaleur : il la déplace. Pour comparer deux parcs d’équipements, il faut donc comparer leurs rejets sur un même territoire et une même période, pas organiser un concours de températures à la sortie des machines. (www1.eere.energy.gov)
Le grand écart
La comparaison Bruxelles-Paris contient un véritable problème de périmètre. L’extrait oppose 5,3 % de véhicules électriques à Bruxelles, selon les données Ecoscore transmises à la RTBF, à environ 4 % « à Paris ».
Or, la note originale de l’Atelier parisien d’urbanisme situe ces 4 % au 1er janvier 2025 dans la métropole du Grand Paris, pour le parc de véhicules légers, voitures particulières et utilitaires compris. Pas uniquement dans Paris intra-muros. La comparaison change discrètement d’échelle en cours de route. C’est pratique pour la phrase. Moins pour la rigueur. (apur.org)
Et un parc immatriculé n’est pas un relevé de circulation. L’Apur souligne expressément que les immatriculations professionnelles liées aux sièges sociaux ne correspondent pas nécessairement à davantage de circulation locale. Déduire les rejets thermiques d’une ville de sa seule proportion de voitures électriques reste donc insuffisant. Il manque notamment leur usage réel. (apur.org)
Autre glissement à éviter : transformer « les voitures chauffent davantage » en « la climatisation ne pose aucun problème ». Le CNRS rappelle que les rejets des climatiseurs aggravent la chaleur urbaine, même si les matériaux qui stockent l’énergie solaire jouent un rôle majeur. Un responsable plus important n’efface pas les autres. La thermodynamique ne pratique pas la relaxe par comparaison. (lejournal.cnrs.fr)
Ce qu’il faut retenir
Les données confirment l’intérêt de l’électrique pour réduire les rejets thermiques liés aux déplacements. Elles ne valident ni le « zéro chaleur », ni une hiérarchie immuable entre voitures et climatiseurs dans toutes les villes. L’urbanisme, les matériaux, la circulation et les équipements interviennent ensemble. (nature.com)
Notre analyse : le choix politique sérieux n’est pas d’élire un appareil coupable et d’acquitter tous les autres. C’est de réduire les sources de surchauffe sans maquiller les limites des solutions. Gemenne dispose d’un argument solide. Inutile de le garer sur une approximation.
Sources
- RTBF, enquête « Les voitures rejettent-elles plus de chaleur que les climatiseurs, comme l’affirme François Gemenne ? », reproduite par EDMO Belux ; extrait fourni.
- Canbing Li et ses collègues, Hidden Benefits of Electric Vehicles for Addressing Climate Change, Scientific Reports, 19 mars 2015.
- Agence américaine de protection de l’environnement, Electric Vehicle Myths ; département américain de l’Énergie, fiche sur l’efficacité des véhicules électriques, 16 septembre 2024.
- Apur, note n° 285, Évolution du parc automobile dans le Grand Paris au 01.01.2025, avril 2026, données SDES.
- CNRS, Comprendre les îlots de chaleur urbains et Paname : pourquoi étudier une ville ?.
