En Serbie, le pouvoir fragilise les médias indépendants par les menaces et les leviers financiers
En Serbie, les journalistes indépendants font face à des agressions, des menaces et des pressions économiques, tandis que les médias proches du pouvoir bénéficient d’un soutien public important. Le classement 2026 de Reporters sans frontières place le pays au 104e rang mondial. Des associations de journalistes alertent aussi sur les violences visant les reporters et sur les difficultés croissantes des rédactions locales. ()
Des violences sur le terrain
En mars 2025, après une manifestation antigouvernementale, le président Aleksandar Vučić a attribué les bless d’un policier en civil à des manifestants. Des vidéos diffusées ensuite en ligne ont montré l’agent rejoindre un groupe de policiers en uniforme avant de s’effondrer. Des médias indépendants ont examiné ces images ; d’autres enquêtes ont conclu qu’un collègue aurait porté le coup.
L’épisode illustre le rôle que peuvent jouer les médias indépendants dans la vérification des déclarations officielles. Mais les journalistes qui enquêtent ou couvrent les mobilisations sont eux-mêmes exposés. L’Association indépendante des journalistes de Serbie (NUNS), qui représente environ 2 500 journalistes, indique avoir recensé 380 cas de violences ou de menaces l’année dernière, un record selon l’avocate Marija Babić. Elle précise que seuls les cas les plus graves ont été enregistrés et que de nombreux incidents ne sont pas signalés.
La NUNS a ouvert une ligne d’urgence il y a trois ans pour les journalistes menacés ou en quête de conseils juridiques. Selon Marija Babić et son collègue Rade Đurić, les appels sont désormais presque quotidiens, parfois par dizaines en une journée.
Lors des élections municipales partielles de mars 2026, des journalistes ont notamment été agressés près d’un bureau de vote à Bor, dans l’est du pays. Deux d’entre eux ont été hospitalisés ; l’un a eu les pommettes fracturées. Le Reuters Institute relève que ce scrutin a été marqué par un niveau de violence sans précédent contre les journalistes. Dans son enquête de 2026, l’institut me à 22 % la confiance des personnes interrogées en Serbie dans l’information, en baisse de cinq points sur un an. ()
Un climat hostile entretenu par les discours politiques
Les pressions ne se limitent pas aux agressions physiques. La Fondation Slavko Ćuruvija suit chaque mois les déclarations de dix responsables politiques et la couverture de trois journaux à sensation. Elle recense malgré ce périmètre restreint plus de 100 menaces mensuelles contre des journalistes. Sa directrice, Ivana Stefanović, estime que les attaques verbales de responsables politiques, relayées par des médias proches du pouvoir, contribuent à banaliser l’hostilité envers les reporters critiques.
Plusieurs responsables ont employé des termes injurieux pour désigner des journalistes ; certains les ont aussi accusés de participer à un complot contre le président et sa famille. Reporters sans frontières qualifie Aleksandar Vučić d’« ennemi de la liberté de la presse », notamment en raison de pressions qu’il aurait exercées sur le parquet à propos de médias critiques.
La Fondation porte le nom de Slavko Ćuruvija, journaliste assassiné en 1999. Les hommes condamnés en première instance pour ce meurtre ont été acquittés en appel en 2023. À ce jour, aucune condamnation définitive n’a été prononcée.
Des aides publiques qui fragilisent les rédactions indépendantes
Selon des estimations d’experts citées dans le reportage, environ 90 % des médias seraient sous contrôle de l’État. Les médias proches du gouvernement tirent aussi avantage des recettes publicitaires publiques et de subventions attribuées dans le cadre d’appels à projets. Au total, quelque 1,5 milliard de dinars, soit environ 13 millions d’euros, sont distribués chaque année à l’échelle du pays pour soutenir des contenus d’intérêt général.
La Fondation Slavko Ćuruvija affirme que ces fonds peuvent bénéficier à des médias favorables au pouvoir. À Belgrade, l’année précédente, la majeure partie des aides aurait été attribuée à des journaux à sensation régulièrement sanctionnés pour des manquements déontologiques. Une enquête de Balkan Insight a également décrit un appel d’offres en Voïvodine dont les exigences matérielles correspondaient précisément à l’équipement détenu par la sœur du ministre chargé de l’Intégration européenne, seule candidate retenue avec son portail d’information.
Les rédactions locales indépendantes, elles, disposent de peu de moyens pour absorber les frais de justice. La NUNS dit avoir observé des procédures susceptibles de servir à épuiser ou neutraliser des médias critiques, parfois désignées comme des poursuites-bâillons, ou SLAPP.
La propriété des médias en question
Les inquiétudes portent aussi sur l’avenir de médias d’envergure nationale. Une conversation enregistrée entre les dirigeants de Telekom Srbija et du groupe United a semblé évoquer une demande de remplacement de la responsable de la division médias de United. Le groupe a confirmé l’authenticité de l’enregistrement, tout en affirmant que les extraits avaient été sortis de leur contexte. Cette responsable a ensuite été licenciée.
Fin mai 2026, United Group a vendu ses médias critiques envers le gouvernement, dont N1 et NovaS. Le nouvel acquéreur, Alpac Capital, a présenté l’opération comme une décision commerciale normale. Pour Ivana Stefanović, cette évolution accentue le risque de voir les voix critiques perdre leur place dans le paysage médiatique.
Malgré ces pressions, des journalistes indépendants continuent de travailler, parfois en conservant un autre emploi pour financer leur activité. À la NUNS, Marija Babić souligne notamment le rôle de jeunes reporters capables de documenter des événements auxquels les grands médias n’ont pas toujours accès.
Source : Voxeurop (voxeurop.eu)
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Auteur : Adrian Burtin
