Cet article s’intéresse aux liens entre les usages médiatiques des élèves et leur bien-être à l’école. Ces liens y sont abordés dans leurs multiples dimensions individuelles et collectives : goût pour l’école, épanouissement personnel, relations entre élèves, relations entre enseignants et élèves, rapport aux évaluations, sentiment de sécurité, etc. C’est dans le cadre de la mise en œuvre d’une Webradio dans l’établissement scolaire que cette réflexion est menée. En effet depuis 4 ans, l’académie par la DRANE et le CLEMI a équipé et formé plusieurs collèges.

Un cadre théorique

Cette démarche s’appuie sur le travail des chercheurs s’intéressant aux usages numériques des jeunes et leurs accompagnements. La chercheuse Anne Cordier[1] montre combien la recherche d’informations n’est pas une opération mécanique et neutre : c’est une expérience émotionnelle, qui génère des plaisirs par exemple celui de la trouvaille lorsqu’il s’agit d’information de type documentaire ou de l’anxiété en particulier quand il s’agit d’information de type actualité. L’activité informationnelle est souvent socialisée, qu’il s’agisse de regarder et commenter un J.T. en famille ou d’échanger sur l’actualité avec d’autres. A l’Ecole,  il est indispensable de créer un espace de dialogue qui soit avant tout l’occasion de faire verbaliser les émotions , de « donner à l’EMI « une orientation plus joyeuse et optimiste. Rendons la découverte des informations ludique ! Cessons de faire peser sur les élèves la crainte d’être trompés ou manipulés » propose Anne Cordier.

[1] Anne Cordier, Grandir informés : Les pratiques informationnelles des enfants, adolescents et jeunes adultes, C&F éditions, mai 2023, ISBN 978-2-37662-065-5

Cyril Delhay professeur d’art oratoire à Sciences Po dans un rapport remis au ministre Blanquer propose de faire du grand oral un levier de l’égalité des chances. Il identifie cette pratique comme un enjeu pour l’École républicaine : « L’oral enseigné par l’École doit donner des outils pour sortir de l’entre-soi, de tous les entre-soi ». Il propose un parcours d’apprentissage dès le plus jeune âge ne négligeant pas certains écueils : Dans ce parcours d’apprentissage de l’oral, de l’école primaire au lycée, le collège apparaît cependant comme le moment le plus délicat, sans doute parce que la puberté ne favorise pas la prise de risque, l’exposition personnelle, mais aussi parce que nos formes d’enseignement semblent rester trop souvent, du point de vue de la parole, intimidantes et anxiogènes, particulièrement à ce niveau d’études. La prise de parole au sein d’un groupe choisi est sans doute à privilégier, c’est précisément ce que la webradio permet dans un dispositif de 4 micros -casques et d’un technicien. La prise de parole se faisant alternativement dans une obligation d’écoute de l’autre et de respect de sa parole.

Une culture médiatique et informationnelle

Lorsqu’on interroge les collégiens de Calvi ils répondent : « les activités EMI sont marquantes quand elles ne sont pas ponctuelles, quand elles ne sont pas déconnectées, quand elles ont du sens », c’est-à-dire qu’ils peuvent être acteurs dans le choix des sujets qu’ils présentent à l’occasion d’une émission, dans le cadre de la rigueur journalistique comme la règle des 5W, bien sûr et d’une déontologie respectueuse des droits de chacun. Dans ce collège, c’est un atelier hebdomadaire, animé par un enseignant de technologie sur la pause méridienne. Depuis peu l’émission est sonorisée dans la cour du collège mais également à l’écoute différée en podcast sur le site du collège. L’équipe connait un fort sentiment d’appartenance à l’établissement grâce à cet usage, une valorisation de soi qui passe par des pratiques collectives et publiques. Cette exposition médiatique est également l’occasion de réfléchir aux droits de chacun, droits à l’image, son de la voix et rigueur de la recherche documentaire de sources fiables.

La webradio au service des apprentissages

Certains enseignants proposent aux élèves un exercice de podcast. La webradio est alors l’occasion d’une chronique thématique qui sera évalué. Par exemple, celle de Samia, élève de Terminale en HGGSP sur Missac Manouchian fut même lauréate du concours Mediatiks et elle a pu faire valoir cette expérience lors de son dossier ParcourSup, elle en garde aussi le sentiment d’un travail collectif avec deux camarades et les documentalistes du lycée, ce fut une expérience humaine majeure. Son enseignante a évalué la structure de son récit, le choix du registre de langue, la richesse du lexique et du ton choisi. Enfin la qualité des sources consultées a fait l’objet d’un débriefing. D’autres projets disciplinaires avec les enseignants de Lettres, ou d’Histoire comme à Biguglia où la webradio a été le support d’un travail transdisciplinaire sur la Libération de la Corse. Ailleurs c’est l’enseignante d’Education musicale qui propose aux élèves de réaliser des podcasts sur des notions qui viennent enrichir une médiathèque de la discipline, disponible sur l’ENT LEIA pour réviser grâce aux pairs.

Des compétences numériques et techniques

Les élèves peuvent également se construire une culture technique et numérique autorisant un accès égalitaire à une connaissance et à une maîtrise des outils permettant un usage raisonné, responsable et créatif de l’information et des médias (cf. Référentiel EMI du Clemi ). Dans le rôle du technicien aux manettes de l’émission, un rôle central pour la réussite du projet qui permet à certain jeune plus réservé d’être valorisé. Le collège Arthur Giovoni à Ajaccio propose un club de la presse au CDI, Matthieu Belfiore note le plaisir des jeunes à s’y retrouver. Depuis l’équipe anime régulièrement des évènements au collège en créant des Quiz Radio très populaires auprès des collégiens.

On voit, la pédagogie de projet est souvent au cœur du dispositif de webradio, elle permet l’articulation entre une montée en compétence médiatiques des jeunes et des pratiques moins conventionnelles qui sortent du face à face pédagogique et libèrent un temps la créativité de chacun (élèves et enseignants). Nathalie Bourriot, professeure documentaliste apprécie ce temps informel où les jeunes expérimentent l’art du débat, la webradio est alors le lieu du dialogue, elle participe au climat scolaire apaisé. C’est alors la construction d’une culture sociale et citoyenne, la connaissance partagée des droits et devoirs liés à l’usage des médias et de l’information, et d’une capacité à mettre en œuvre des pratiques éthiques et responsables en termes de vivre ensemble et de citoyenneté.

Si Le bien-être renvoie à un degré de satisfaction individuel, des élèves ou des personnels, dans différents aspects de la vie scolaire il apparait que l’existence d’une webradio dans l’établissement est un levier majeur pour l’atteindre.

Article rédigé par madame Marie Pieronne, RAEMI Référente académique en éducation aux médias et à l’information, Coordonnatrice CLEMI Centre pour l’éducation aux médias et à l’information.

Webradio à l’école : un remède à la mélancolie ou un placebo éducatif ?

La mise en place de webradios dans les collèges promet un bien-être scolaire, mais derrière cette façade se cache une réalité bien plus complexe.

Dans un monde où l’éducation est souvent synonyme de stress et de compétition, l’initiative de la DRANE et du CLEMI d’introduire des webradios dans les établissements scolaires semble être une bouffée d’air frais. Mais ne nous laissons pas berner par cette illusion de progrès. Alors que les élèves sont censés s’épanouir à travers ces projets, on peut se demander si cette démarche ne sert pas avant tout à masquer des lacunes plus profondes dans notre système éducatif.

Ce qui se passe réellement

Selon un article de Marie Pieronne, les webradios sont présentées comme un outil pour améliorer le bien-être des élèves, en favorisant des interactions sociales et en développant des compétences numériques. Les collégiens de Calvi affirment même que ces activités sont « marquantes quand elles ont du sens ». Mais que se cache-t-il derrière ces déclarations enthousiastes ? La réalité est que ces projets sont souvent ponctuels et déconnectés des véritables enjeux éducatifs. Les élèves, tout en s’amusant à parler dans un micro, continuent de subir la pression des évaluations et des attentes académiques.

Pourquoi cela dérange

La promesse d’un épanouissement personnel à travers la webradio semble être une belle façade. En réalité, la prise de parole dans un cadre scolaire reste intimidante pour de nombreux élèves. Les discours sur l’égalité des chances, comme le souligne Cyril Delhay, semblent souvent déconnectés de la réalité des classes. Les enseignants, bien intentionnés, se retrouvent parfois à reproduire des méthodes d’enseignement qui ne font qu’accentuer l’anxiété des élèves. La webradio, loin d’être un espace de liberté, peut devenir un nouveau moyen de contrôle, où la créativité est bridée par des normes et des attentes.

Ce que cela implique concrètement

Les conséquences de cette initiative sont doubles. D’une part, elle peut renforcer le sentiment d’appartenance des élèves à leur établissement, mais d’autre part, elle risque de créer une illusion de participation sans véritable impact sur leur parcours éducatif. Les élèves peuvent se sentir valorisés par leur exposition médiatique, mais cela ne remplace pas les véritables changements nécessaires dans le système éducatif.

Lecture satirique

En fin de compte, la webradio à l’école pourrait bien être le symbole d’un système éducatif qui préfère l’apparence à la substance. Pendant que les décideurs se félicitent de ces avancées, les élèves continuent de naviguer dans un océan d’incertitudes. La promesse d’un « espace de dialogue » est souvent contredite par des pratiques pédagogiques qui restent anxiogènes et intimidantes. Comme si l’on croyait qu’un micro pouvait remplacer une véritable réforme éducative !

Effet miroir international

À l’étranger, des politiques autoritaires comme celles de la Russie ou des États-Unis montrent comment le contrôle de l’information peut masquer des réalités bien plus sombres. En France, la webradio pourrait devenir un outil de propagande éducative, où l’illusion de la liberté d’expression est soigneusement orchestrée pour éviter de remettre en question le statu quo. Un parallèle inquiétant, n’est-ce pas ?

À quoi s’attendre

Si cette tendance se poursuit, nous pourrions voir une généralisation des projets de webradio dans les écoles, mais avec peu de changements significatifs en matière de bien-être des élèves. Les discours politiques continueront de vanter les mérites de ces initiatives, tandis que les véritables problèmes de l’éducation resteront en grande partie non résolus.

Sources

Source : drane.ac-corse.fr

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