Preview : édito « Pavillon français à Venise »

Bientôt à paraître le 22 avril 2026, artpress n°543, dossier Biennale de Venise : texte de Massimiliano Gioni, interview d’Yto Barrada (pavillon français), focus sur Alma Allen (États-Unis), Henrike Naumann et Sung Tieu (Allemagne), Zhanna Kadyrova (Ukraine). En avant-première, l’édito :

 
For our English-speaking readers, translation down the page.

 
L’édition 2026 de la Biennale de Venise, qui se voulait « en mode mineur », risque d’être, au contraire, la caisse de résonance du fracas des guerres. Si bien que, loin de « l’universalisme de l’art », une question se pose avec acuité : l’artiste choisi pour exposer dans un pavillon est-il ou non le représentant de son pays ? La Biennale de São Paulo a supprimé les représentations nationales depuis 20 ans. Pas Venise, où les pays sont propriétaires soit de leur pavillon, soit de baux locatifs. En vérité, pour Zhanna Kadyrova, Ukrainienne vivant à Kyiv, la question ne se pose pas. Elle expose à Venise l’une de ses sculptures réalisées pour la ville de Pokrovsk d’où elle a été évacuée, la ville étant aujourd’hui occupée par l’armée russe. La situation de l’Américain Alma Allen n’est pas aussi dramatique. Lui n’a été chassé que par ses galeries, qui lui reprochent d’avoir accepté l’invitation de l’administration de Donald Trump. Réponse de l’artiste : il représente son pays, pas Trump.

Yto Barrada, choisie, elle, pour le pavillon français, ne représente pas la France. C’est Eva Nguyen Binh, présidente de l’Institut français, qui l’a déclaré au cours d’une conférence de presse le 25 mars dernier. Elle répondait aux questions concernant la signature par l’artiste d’une pétition lancée par le collectif ANGA (Art Not Genocide Alliance) qui exige l’exclusion d’Israël de cette édition de la biennale (1). Ce collectif s’était déjà manifesté en 2024. Cette année, 200 artistes, commissaires et autres acteurs participant à la biennale ont signé. Pour justifier sa position, la présidente de l’Institut français a précisé : « Est-ce que le pavillon représente la position officielle de la France ? Non. Le pavillon reflète un projet d’artiste. Il n’est pas le porte-voix de la politique de la France. Ce n’est pas un pavillon de propagande (2). » D’accord, mais qu’il serve de plateforme à une artiste qui signe un texte de propagande d’une extrême violence, reprenant la rhétorique du Hamas pour qualifier l’État israélien de génocidaire et l’accuser de « cibler » l’art et la culture palestiniens (car il ne s’agit pas d’un appel humanitaire en faveur du peuple palestinien [3]), eh bien, si j’ose dire, la présidente de l’Institut français, sans vergogne, s’en lave les mains. Yto Barrada est logique avec elle-même : elle a vécu à Jérusalem-Est dans les années 1990 et, photographe, couvert le retour d’Arafat à Gaza. L’Institut français l’est moins, son site annonçant toujours qu’ « Yto Barrada représentera la France à la Biennale de Venise ».

Que, dans nos contrées, les artistes aient la liberté de s’exprimer, bien sûr, il faut le préserver ! Mais que, se croyant libres, ils aliènent leur voix dans un discours de propagande, ça, il faut le combattre, car la propagande aveugle. Ceux qui s’opposent à la présence d’Israël à Venise n’ont-ils rien à dire à propos de la présence de la Russie à cette même biennale ? Cette « distinction » entre le pays et l’artiste exposant dans le pavillon, dont jouit Barrada, pourquoi ne serait-elle pas accordée à l’artiste israélien, Belu-Simion Fainaru ? Pour Yto Barrada, « l’art est dangereux puisqu’on essaie de faire taire des gens (4) ». La voilà avec les censeurs qui réclament que se taise Fainaru.

 
Catherine Millet

 
1 Notre interview de l’artiste a été réalisée avant la diffusion de la pétition.
2 Cité dans l’article sur le site du Figaro le 25 mars, « La polémique ? Quelle polémique ? ».
3 Rappelons la définition du génocide par la Convention des Nations Unies de 1948 : « intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial, ou religieux ». Ajoutons que le but du Hamas comme de l’Iran est de « rayer Israël » de la carte.
4 Le Figaro, art. cit.

 
Couv. : Pavillon français © Schnepp Renou.


 
The 2026 edition of the Venice Biennale, intended to be « in minor keys, » risks instead becoming a sounding board for the clatter of wars. So much so that, far from « the universalism of art, » a pressing question arises: is the artist chosen to exhibit in a pavilion the representative of their country or not? The São Paulo Biennale abolished national representations twenty years ago; Venice did not, with countries either owning their pavilion or holding it on lease. For Zhanna Kadyrova, a Ukrainian living in Kyiv, the question does not arise. She is exhibiting in Venice a sculpture made for the city of Pokrovsk, from which she was evacuated, now occupied by the Russian army. The situation of the American Alma Allen is less dramatic: he was only dropped by his galleries for accepting an invitation from Donald Trump’s administration. His response: he represents his country, not Trump.

Yto Barrada, chosen for the French pavilion, does not represent France. It was Eva Nguyen Binh, president of the Institut français, who declared this at a press conference on March 25th. She was an­swering questions regarding the artist’s signing of a petition launched by the ANGA collective (Art Not Genocide Alliance), which demands Israel’s exclusion from this edition of the Biennale (1). This collective had already made its position known in 2024. This year, 200 artists, curators, and other participants in the Biennale signed. To justify her position, the president of the Institut français explained: « Does the pavilion represent the official position of France? No. The pavilion reflects an artist’s project. It is not a mouthpiece for French policy. It is not a propaganda pavilion (2). » Agreed, but for it to serve as a platform for an artist who signs a text of extreme propaganda, echoing Hamas rhetoric to label the State of Israel as genocidal and accusing it of « targeting » Palestinian art and culture (since this is not a humanitarian appeal in favour of the Palestinian people [3]), well, if I may say so, the president of the Institut français washes her hands of it without shame. Yto Barrada is consistent with herself: she lived in East Jerusalem in the 1990s and, as a photographer, covered Arafat’s return to Gaza. The Institut français is less consistent, its website still announcing that “Yto Barrada will represent France at the Venice Biennale.”

That, in our countries, artists should have the freedom to express themselves—of course, that must be preserved! But that, believing themselves free, they alienate their voice in a discourse of propaganda—that must be fought, for propaganda blinds. Those opposing Israel’s presence in Venice, do they have nothing to say about Russia’s presence at the same Biennale? This « distinction » between the country and the exhibiting artist, which Barrada benefits from, why should it not be granted to the Israeli artist Belu-Simion Fainaru? For Barrada, « art is dangerous, since certain people try to silence others (4). » And now she is on the side of the censors demanding that Fainaru be silenced.

 
1 Our interview with the artist was conducted before the petition was circulated.
2 Cited in the article on Le Figaro website (March 25th), “La polémique? Quelle polémique?”
3 Recall the UN Convention on Genocide of 1948: “intent to destroy, in whole or in part, a national, ethnical, racial, or religious group.” Let’s add that the goal of Hamas, like that of Iran, is to “erase Israel” from the map.
4 Le Figaro, art. cit.

Pavillon français à Venise : entre art et propagande

La Biennale de Venise 2026 promet d’être un véritable champ de bataille idéologique, où l’art se mêle à la politique, et où la représentation nationale est mise à mal.

Alors que l’édition 2026 de la Biennale de Venise se voulait « en mode mineur », elle risque de devenir le haut-parleur des conflits en cours. Loin de l’« universalisme de l’art », une question cruciale se pose : l’artiste exposant dans un pavillon est-il le représentant de son pays ? À São Paulo, les représentations nationales ont été abolies depuis 20 ans. Mais à Venise, les pays sont propriétaires de leur pavillon ou en détiennent un par bail. Pour Zhanna Kadyrova, Ukrainienne vivant à Kyiv, la question ne se pose pas. Elle expose une sculpture réalisée pour Pokrovsk, ville occupée par l’armée russe. En revanche, l’Américain Alma Allen a été lâché par ses galeries pour avoir accepté une invitation de l’administration Trump. Sa réponse ? Il représente son pays, pas Trump.

Ce qui se passe réellement

Yto Barrada, choisie pour le pavillon français, ne représente pas la France, selon Eva Nguyen Binh, présidente de l’Institut français. Cette déclaration a été faite lors d’une conférence de presse le 25 mars, en réponse à la signature par Barrada d’une pétition du collectif ANGA (Art Not Genocide Alliance), qui exige l’exclusion d’Israël de cette édition de la Biennale. En 2024, ce collectif avait déjà fait entendre sa voix, et cette année, 200 artistes et commissaires ont signé la pétition. La présidente de l’Institut français a précisé : « Est-ce que le pavillon représente la position officielle de la France ? Non. »

Mais qu’il serve de plateforme à une artiste qui signe un texte de propagande d’une extrême violence, qualifiant l’État israélien de génocidaire, voilà qui pose question. Barrada, qui a vécu à Jérusalem-Est, est cohérente avec elle-même. L’Institut français, en revanche, semble moins consistant, son site annonçant toujours qu’« Yto Barrada représentera la France à la Biennale de Venise ».

Pourquoi cela dérange

Il est essentiel de préserver la liberté d’expression des artistes. Cependant, lorsque cette liberté se transforme en discours de propagande, il devient impératif de la combattre. Ceux qui s’opposent à la présence d’Israël à Venise n’ont-ils rien à dire sur la présence de la Russie ? Pourquoi la « distinction » entre le pays et l’artiste, dont jouit Barrada, ne serait-elle pas accordée à l’artiste israélien, Belu-Simion Fainaru ? Pour Barrada, « l’art est dangereux, puisque certains essaient de faire taire des gens ». Ironiquement, elle se retrouve maintenant aux côtés de ceux qui réclament le silence de Fainaru.

Ce que cela implique concrètement

La présence de Barrada au pavillon français, tout en ne représentant pas officiellement la France, soulève des questions sur la responsabilité des institutions artistiques. La Biennale, censée être un lieu de dialogue, devient un terrain de jeu pour des idéologies extrêmes, où l’art est instrumentalisé pour des discours politiques.

Lecture satirique

Il est fascinant de voir comment l’art, censé transcender les frontières, se retrouve piégé dans des querelles politiques. La Biennale de Venise, qui aurait pu être un symbole d’universalité, se transforme en une foire d’ego où les artistes se battent pour savoir qui peut crier le plus fort. La présidente de l’Institut français, en se lavant les mains de cette situation, semble jouer un jeu dangereux, où la liberté d’expression est à géométrie variable.

Effet miroir international

Cette situation n’est pas sans rappeler les dérives autoritaires ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, la censure artistique est en hausse, tout comme en Russie, où les voix dissidentes sont étouffées. La Biennale de Venise, loin d’être un sanctuaire de liberté, devient un reflet de ces tensions internationales.

À quoi s’attendre

À l’approche de l’événement, il est probable que les tensions s’intensifient. Les artistes devront naviguer dans un paysage complexe, où leur liberté d’expression est mise à l’épreuve par des pressions politiques croissantes. La Biennale pourrait bien devenir un champ de bataille où l’art et la politique s’affrontent.

Sources

Source : www.artpress.com

Preview : édito'Pavillon français à Venise'
Visuel — Source : www.artpress.com
Partager ici :
Leave a Comment

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire