Près de 20 000 personnes ont tenté de rejoindre la Crète depuis la Libye en 2026, selon les chiffres rapportés par DW. Cette route, notamment au départ des environs de Tobrouk, s’appuie sur des réseaux de passeurs qui prospèrent dans un environnement marqué par les trafics et la fragmentation du pouvoir. Mais aucun lien concret n’a été établi entre ces réseaux et la famille Haftar, qui domine les structures politiques et militaires de l’est libyen.

Une route qui s’est réorganisée

Le 20 octobre, les autorités grecques ont recensé 710 personnes à bord de 14 embarcations. D’autres arrivées ont été signalées le lendemain. D’après le quotidien grec Kathimerini, la traversée depuis l’est de la Libye dure environ un jour et demi et peut coûter jusqu’à 4 000 dollars. Le journal rapportait qu’au moins 19 000 personnes avaient emprunté cette route depuis la région de Tobrouk depuis le début de l’année. (ekathimerini.com)
Le déplacement des départs vers la Crète s’inscrit dans une évolution des itinéraires. Après le renforcement, en 2023, des opérations menées dans l’est libyen contre les réseaux qui faisaient partir des embarcations vers l’Italie, les passeurs ont repris leurs activités en adaptant leurs méthodes : bateaux plus petits et départs plus nombreux vers la Grèce.
Une analyse de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime décrit l’implication de clans de contrebandiers déjà actifs dans le trafic de marchandises, de véhicules et de drogues. Selon les éléments rapportés par DW, des bateaux peuvent être construits près de Tobrouk et des personnes migrantes attendent parfois leur départ dans des logements proches du littoral.
Des trafics imbriqués, des responsabilités incertaines
En Libye, les activités de passeurs s’insèrent dans une « économie de conflit » où le contrôle des marchés informels et des voies de circulation peut procurer des ressources et de l’influence aux acteurs armés. Hager Ali, politologue au German Institute for Global and Area Studies, estime que des réseaux déjà dotés de contacts, de moyens de transport et de protections peuvent intégrer plus facilement le trafic de migrants à leurs activités.
Cette imbrication ne permet toutefois pas d’attribuer les départs à un acteur politique précis. Dans l’est du pays, le pouvoir est largement exercé par Khalifa Haftar et les structures qui lui sont liées, notamment par son fils Saddam Haftar. Mais, selon l’analyse citée par DW, aucun lien direct entre la famille Haftar et les passeurs opérant sur la côte n’a été établi.
Les opérations contre les réseaux peuvent aussi servir les responsables locaux qui cherchent à se présenter comme capables de rétablir l’ordre et de freiner les départs. Pour Hager Ali, la capacité réelle ou supposée d’influencer les mouvements migratoires peut renforcer le poids politique de ceux qui contrôlent les territoires concernés.
Un accord maritime sans lien établi avec les départs
La route vers la Crète se développe dans un contexte de rivalités en Méditerranée orientale. Le 20 octobre, le Parlement de Tobrouk a approuvé un accord maritime conclu en 2019 entre la Turquie et le gouvernement libyen de Tripoli. Cette décision marque un rapprochement entre Ankara et le camp Haftar, malgré leur opposition passée pendant la guerre civile. La Grèce conteste l’accord, qu’elle estime préjudiciable à ses droits maritimes et économiques autour d’îles comme la Crète et Rhodes. Le vote du Parlement libyen a été rapporté le jour même par l’agence de presse libyenne LANA. (lana.gov.ly)
Aucun élément ne démontre que cet accord ait provoqué la hausse des arrivées, ni que Khalifa Haftar ou son entourage organisent les départs. Hager Ali juge possible que les migrations soient utilisées comme levier dans des rivalités géopolitiques, mais souligne l’absence de preuve dans ce cas précis.
Le dilemme de la coopération européenne
L’Union européenne coopère avec des autorités et des acteurs sécuritaires libyens pour tenter de limiter les départs. Or, cette politique peut contribuer au contrôle des migrations tout en consolidant le pouvoir de responsables locaux dont les liens avec des groupes armés et la légitimité politique sont contestés. Le géographe Andreas Dittmann, de l’Université de Giessen, estime que la capacité des autorités de l’est à peser sur l’ampleur et le calendrier des mouvements migratoires souligne leur importance stratégique pour les gouvernements européens.
Les conditions de vie en Libye rendent par ailleurs de nombreuses personnes migrantes dépendantes de structures informelles. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 950 004 migrants ont été recensés dans le pays lors de la période mai-juin 2026. DW rapporte que beaucoup disposent d’un accès limité aux soins et que l’absence de permis de séjour ou de travail accroît leur exposition à l’exploitation. (dtm.iom.int)
Source : DW-WORLD´s French Homepage (www.dw.com)
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