Prix du carburant : « Une nouvelle mobilisation des gilets jaunes n’est pas à redouter  »

Les Gilets Jaunes : Une Réflexion sur l’Avenir du Mouvement Social en France

Les deux quinquennats d’Emmanuel Macron resteront sans doute comme ceux de toutes les crises, en particulier sociales. Épidémie de Covid, contestation de la réforme des retraites ou conséquences de la guerre en Ukraine, à chaque soubresaut, les fractures se sont creusées.

Pourtant, à ce jour, c’est bien le mouvement des gilets jaunes qui demeure la crise la moins compréhensible mais, partant, la plus fascinante ; celle dont le souvenir est régulièrement mobilisé pour déchiffrer l’avenir proche. Encore aujourd’hui, face à la flambée du prix des carburants, beaucoup se demandent s’il faut craindre le réveil des gilets jaunes.

Une Nouvelle Division du Travail

Plus de sept ans après, un spectre hante l’imaginaire social et politique français, celui d’une révolte populaire ayant rebattu les cartes de notre compréhension de la société. Car il y a un « style gilets jaunes » et un mouvement associé. Le style, c’est celui de la prise de parole directe, cette désintermédiation permise par les réseaux sociaux, les messageries instantanées et la défiance vis-à-vis de toute structure de représentation. Il y a aujourd’hui une « gilet-jaunisation » des relations sociales qui perdure.

En parallèle, le mouvement consista d’abord en une révélation. Celle d’une nouvelle division du travail, fruit de quarante ans de désindustrialisation, de tertiarisation, de numérisation et d’individualisation. Qui s’était donné rendez-vous autour des ronds-points en 2018 ?

Toute une humanité laborieuse et socialement invisible, que l’on n’appelait pas encore « essentielle », mais dont l’existence permettra, deux ans plus tard, à la France de tenir le choc durant le confinement : des salariés et des petits patrons de la logistique ou du transport, des femmes du lien et du soin.

Le « Peuple de la Route »

Ils étaient et demeurent les travailleurs du réel qui livrent et délivrent des biens et des services qu’ils ne consomment pas, ou seulement sous une forme dégradée. De fait, le phénomène gilets jaunes n’a pas été une simple révolte fiscale, furieuse et sporadique comme la France en a connu de nombreuses au cours de son histoire. Il fut, sans doute aussi, la première révolte de consommateurs frustrés et empêchés dans leur aspiration à l’autonomie.

À la différence d’autres mouvements dans l’histoire sociale, les gilets jaunes ne voulaient pas renverser la table. Au contraire, ils entendaient s’y asseoir. Ce qui fait qu’avant de se cristalliser sur des demandes d’ordre politique, comme le fameux référendum d’initiative citoyenne (RIC), les revendications portèrent sur le refus de l’augmentation de la taxe carbone qui fut l’étincelle permettant l’explosion.

Et cela pour une raison aujourd’hui évidente, mais qui était restée cachée jusque-là : les gilets jaunes faisaient partie, pour la plupart d’entre eux, de ce que l’on a appelé « le peuple de la route », c’est-à-dire toutes ces personnes dépendantes de leur voiture, de leur camionnette ou d’un poids lourd pour travailler, consommer et vivre – tout simplement.

Mouvement des « Gueux »

C’est pourquoi il est légitime, prudent même, de scruter ledit peuple de la route lorsque les prix de l’essence ou du gazole grimpent sur les aires d’autoroute et dans les stations-service. Sans conteste, ce qui a mis le feu aux poudres en 2018 pourrait avoir le même effet cette année. C’est donc sans surprise que l’on a découvert Alexandre Jardin, l’écrivain devenu activiste, prendre la tête d’une soi-disant grogne populaire contre la hausse des prix du carburant.

En effet, avec son mouvement des « Gueux », il est l’un de ceux qui ont contribué à saborder le projet de zones à faibles émissions (ZFE) qui tentait, là encore, de réguler la place de la voiture dans les villes. Pourtant, si les ingrédients de départ sont similaires, le contexte diffère. Et, malheureusement pour les populistes, rien n’indique qu’il est suffisant d’agiter les signifiants « carburant », « voiture » et « pouvoir d’achat » pour déclencher un mouvement social d’ampleur.

Au contraire, trois raisons a minima indiquent qu’une nouvelle mobilisation des gilets jaunes n’est pas à redouter – à court terme au moins, tant les conséquences du conflit dans le détroit d’Ormuz sont, à ce stade, imprévisibles.

Des Révoltes Violentes mais Sporadiques

La première raison est précisément celle qui signe l’échec des populistes : ils peuvent souffler sur les braises, attiser les flammes ou se faire les gardiens du feu, ils ne sont jamais les premiers artificiers. Ce qui signifie que l’on peut toujours courir après une révolte, voire l’accompagner pour chercher à l’orienter, mais rarement la déclencher. De fait, les mouvements sociaux d’ampleur sont particulièrement difficiles à prévoir.

C’est même l’une des leçons des gilets jaunes eux-mêmes : dans une France de la débrouille où les plus modestes bricolent les conditions de leur autonomie en améliorant leurs revenus, en tirant profit des bons plans, de remises ou de la seconde main, les colères sont violentes mais sporadiques, surtout imprévisibles et assez rarement collectives.

Face à des poussées inflationnistes, s’en sortir relève plus de stratégies individuelles, familiales ou de voisinage. D’autant plus que la crise n’est pas due ici à une mesure gouvernementale ignorante des modes de vie du « peuple de la route », comme cela avait été le cas d’Edouard Philippe avec la taxe carbone en 2018.

Des Mesures Sont Prises

L’inflation n’est pas du mépris social. Les difficultés actuelles ne relèvent pas d’une mesure politique incitant à modifier nos modes de vie. Elles sont surtout conjoncturelles, même si la crise du détroit d’Ormuz pose la question fondamentale de la transition énergétique. C’est pourquoi les populistes se trompent en tentant d’expliquer que le choix du gouvernement de ne pas baisser la TVA relève de la provocation. Les aides ciblées mises en place par le gouvernement pour les travailleurs modestes et « grands rouleurs » montrent, au contraire, que le premier ministre Sébastien Lecornu a compris les enjeux du moment.

C’est la deuxième raison, qui indique un changement par rapport aux réponses apportées aux gilets jaunes à l’époque. Depuis 2018, les pouvoirs publics ont appris à faire attention : les gilets jaunes sont apparus comme une réaction à un déni, celui de la dépendance à la voiture. Soit le retour d’un refoulé ou la cristallisation d’une réalité largement ignorée voire moquée.

Rien de tel aujourd’hui, bien au contraire. Des mesures sont prises, les employeurs se préoccupent des conditions de mobilité de leurs salariés, des professions, comme les aides à domicile par exemple, commencent à être soutenues. Chèque énergie, prime pour l’emploi etc. : pour le moment, la réalité des difficultés populaires à se déplacer n’est pas niée.

Contester Emmanuel Macron

C’est une préoccupation politique. Or, c’est bien la dimension proprement politique des mouvements sociaux qui apparaît comme la troisième raison, sans doute la plus profonde, pour rejeter l’idée d’une comparaison entre la crise actuelle et celle des gilets jaunes.

Par son imaginaire puisant aux sources de l’histoire démocratique française – avec ses références à 1789 – plus qu’à la geste du mouvement ouvrier, le phénomène des gilets jaunes était apparu pleinement politique. Il intervenait d’ailleurs près de deux ans après l’élection d’un président ayant promis dépassement du clivage gauche-droite, développement économique et dialogue direct avec le peuple dans un style jupitérien.

C’est à ses promesses et dans son propre style – immédiateté et horizontalité – que les révoltés des ronds-points rappelaient Emmanuel Macron. Ils en étaient, pourrait-on dire, la version radicalisée. Ce qui permet alors de postuler que la France demeure ce pays où, comme le pensait le philosophe communiste Friedrich Engels, les conflits de classe finissent toujours par épouser une forme politique et trouver leur solution sur le terrain politique.

C’est d’autant plus vrai à un an de l’élection majeure de notre pays. Alors que la présidentielle de 2022, escamotée par la guerre en Ukraine, n’avait pas permis de solder la crise des gilets jaunes, celle de 2027 devrait enfin y parvenir. À moins que la crise d’Ormuz ne précipite le monde dans une situation encore inconnue et donc incontrôlable, c’est-à-dire imprévisible. À ce jour, seul l’avenir est en mesure de nous le confirmer.


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