Le culte familial des morts, la progression de la crémation et la diversification des croyances témoignent, selon l’historien Guillaume Cuchet et la philosophe Chantal Delsol, de la transformation du paysage religieux français. Dans un entretien publié le 2 novembre 2026, ils interrogent la place du christianisme dans une société où les rites funéraires évoluent et où les formes de spiritualité se recomposent. (lejdd.fr)

Un culte des morts relativement récent

La visite régulière des tombes et leur fleurissement semblent parfois relever d’une tradition ancienne. Guillaume Cuchet rappelle pourtant que le culte familial du souvenir s’est développé au XIXe siècle. Sous l’Ancien Régime, explique-t-il, les défunts étaient souvent enterrés dans des fosses communes ou des caveaux collectifs, sans sépulture individuelle clairement identifiée.
Pour l’historien, cette nouvelle attention portée aux morts a constitué une forme de religiosité qui pouvait réunir croyants et non-croyants. Le souvenir des disparus s’est progressivement affirmé comme un rituel autonome, à mesure que les cimetières étaient éloignés des églises et que les pratiques funéraires se détachaient du cadre religieux. Le deuil lui-même aurait changé de sens : au-delà des conventions sociales, il exprime davantage le lien affectif avec le défunt. (lejdd.fr)
Chantal Delsol décrit, elle, une superposition entre héritages chrétiens, rites anciens et usages profanes. Selon la philosophe, les évolutions culturelles ne font pas disparaître d’un coup les pratiques précédentes : elles les réinterprètent. Le post-christianisme peut ainsi conserver des éléments du christianisme tout en accueillant d’autres formes de sacré.
La crémation, un changement majeur des pratiques funéraires
Les deux intellectuels accordent une place particulière à la progression de la crémation, mais n’en tirent pas exactement la même conclusion. Guillaume Cuchet y voit une transformation anthropologique importante. D’après les chiffres qu’il avance, cette pratique concernait 0,2 % des défunts en 1963 et 1 % en 1980 ; elle représenterait aujourd’hui environ 40 % des décès en France, et plus de la moitié dans les grandes villes.
Cuchet souligne que la crémation, légalisée en France en 1887, a longtemps été marginale avant de se banaliser. Il relie cette évolution à un recul de la croyance en la résurrection de la chair. Chantal Delsol juge toutefois excessif de parler de rupture anthropologique. Elle considère plutôt la diffusion de la crémation comme un signe d’affaiblissement de la croyance, notamment en la vie éternelle. Ces interprétations sont celles des deux intervenants. (lejdd.fr)
Entre déchristianisation et recomposition des croyances
Interrogé sur une possible « repaganisation » de la société, Cuchet invite à la prudence. Il estime que les pratiques contemporaines ne reproduisent pas simplement le paganisme antique : elles s’inscrivent dans un monde façonné par le christianisme, même lorsqu’elles s’en éloignent. Il évoque néanmoins le retour de pratiques ou d’idées qui lui rappellent certains traits de l’Antiquité, comme la crémation ou le panthéisme.
Delsol observe pour sa part un attrait croissant pour des spiritualités associées à l’Asie, dans un contexte où la transcendance chrétienne perdrait de son influence. Elle ne décrit pas pour autant la société comme devenue amorale : elle estime au contraire que de nouvelles normes morales peuvent s’imposer.
Les deux intervenants nuancent également l’idée d’un retour général du catholicisme. Delsol voit dans la visibilité des courants traditionalistes un effet de la crise du catholicisme plutôt que la preuve d’un regain religieux d’ensemble. Cuchet parle, lui, d’une recomposition plus large, où coexistent une pratique catholique en recul et des courants religieux qui gagnent en visibilité. Il mentionne aussi l’existence de jeunes chrétiens plus engagés, sans présenter ce phénomène comme un renversement global de la sécularisation. (lejdd.fr)
Une chrétienté en recul, un héritage toujours présent
Pour Delsol, la fin de la chrétienté comme cadre dominant ne signifie pas nécessairement la disparition du christianisme. Elle distingue la civilisation chrétienne de la religion vécue et défend une foi qui repose sur le témoignage plutôt que sur la domination. Cuchet, de son côté, met en garde contre une Église qui se couperait des personnes attachées à un héritage culturel chrétien, même si leur foi est incertaine.
Leur échange ne tranche donc pas la question d’une société devenue païenne. Il met plutôt en évidence une transformation des rites, des croyances et de la place du christianisme, dont certaines traces demeurent dans les pratiques contemporaines. (lejdd.fr)
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Auteur : leJDD







