Poser un disque sur une platine, faire courir un fil entre ses doigts, recommencer un point de crochet : ces gestes mobilisent une attention que le défilement sur un téléphone ne réclame pas de la même manière. Le retour du vinyle et des pratiques manuelles peut ainsi se lire comme une envie de retrouver des sensations concrètes — sans pour autant réduire ces activités à une réaction contre les écrans.
Le tactile n’est pas toujours du toucher
Un écran porte bien son nom : on le touche. Mais ce contact se fait le plus souvent sur une surface lisse, et les gestes attendus restent limités — tapoter, faire glisser, pincer. Le doigt agit, l’image répond ; la matière, elle, ne change pas sous la main. Le contraste avec une aiguille, un crochet ou les sillons d’un disque est moins une opposition entre numérique et ancien qu’une différence de sensations et de gestes.
Le vinyle demande de sortir le disque de sa pochette, de le poser et de manipuler le bras de lecture. Le crochet impose un rythme, une coordination entre les mains et le fil. Ces pratiques ne sont pas nécessairement lentes ni déconnectées : elles offrent surtout une prise matérielle sur ce que l’on fait. On peut voir dans leur attrait une recherche de présence et de variété sensorielle, plutôt qu’un rejet uniforme des technologies.
Une envie de matière, pas une preuve de fuite
Relier ces loisirs à une lassitude des écrans est une interprétation culturelle, pas une explication unique. On choisit aussi le crochet pour apprendre une technique ou offrir un objet fait main ; on écoute des disques pour leur son, leur collection ou le rituel d’écoute. Une tendance peut répondre à plusieurs désirs à la fois. L’idée d’un besoin de toucher autre chose que le verre d’un téléphone éclaire une partie du phénomène, mais ne suffit pas à expliquer chaque pratique.
Le toucher, d’ailleurs, n’est pas absent de la technologie : il y est sollicité, mais souvent au service d’une action brève et codifiée. Une vidéo du CNRS publiée en 2014 présentait déjà des recherches visant à simuler des textures sur une tablette ou un smartphone. Ce travail, ancien, témoigne d’un effort pour enrichir l’expérience tactile des interfaces ; il ne constitue pas une nouveauté ni, à lui seul, une démonstration des effets des écrans sur les usages.
Réintroduire le geste dans le quotidien
Le débat gagne à éviter le procès général du numérique. Les écrans donnent accès à des œuvres, des échanges et des outils ; les activités manuelles ne sont pas automatiquement plus vertueuses. Mais elles rappellent une dimension parfois peu visible de nos loisirs : le corps ne se contente pas de regarder ou d’écouter. Il manipule, ajuste, répète et ressent.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de choisir entre écran et matière, mais de préserver une diversité d’expériences. À côté du pouce qui fait défiler, il reste la main qui tourne une pochette, tient un crochet ou façonne un objet. Ce n’est pas une ordonnance contre l’ennui : c’est une invitation à remarquer ce que nos loisirs font faire à nos corps.
Source principale : Courrier international – Actualités France et Monde, vidéos, infographies (www.courrierinternational.com)
Article original : Consulter la source originale



