La protection temporaire accordée aux Ukrainiens déplacés dans l’Union européenne est prolongée jusqu’au 4 mars 2028. Mais après plusieurs années d’exil, les difficultés de logement, d’emploi et de renouvellement des titres de séjour s’ajoutent à une incertitude persistante : les règles et les solutions de long terme diffèrent selon les pays, tandis que les années passées sous ce statut ne comptent pas pour obtenir la résidence de longue durée dans l’UE.

Un statut d’urgence qui s’inscrit dans la durée

Activée pour la première fois en mars 2022, la protection temporaire permet aux Ukrainiens concernés de résider dans un pays de l’UE, d’y travailler et d’accéder aux soins et à l’éducation sans passer par la procédure ordinaire d’asile. Conçue comme une réponse d’urgence, elle a été prolongée à plusieurs reprises. Le Conseil de l’UE a fixé sa nouvelle échéance au 4 mars 2028.
La prolongation s’accompagne d’une condition pour les nouvelles demandes : les personnes concernées doivent justifier du respect de leurs obligations militaires en Ukraine. Cette règle ne vise pas celles qui bénéficient déjà de la protection dans le même pays et y conservent leur statut.
Cette distinction peut peser sur les parcours familiaux. Le fils d’Alina, arrivé en Italie mineur et désormais âgé de 18 ans, y suit une formation professionnelle. S’il voulait poursuivre ses études ou travailler en Allemagne ou en France, il pourrait être considéré comme un nouveau demandeur, explique Viktoryia Vaitovich, chercheuse à l’université Ca’ Foscari de Venise. Elle estime que cette incertitude peut influencer les choix des jeunes et les décisions de retour.
Pour Agnieszka Kulesa, du Centre de recherche sociale et économique de Varsovie, la difficulté tient moins à l’échec du dispositif qu’à l’absence d’une préparation suffisamment précoce aux besoins de long terme. Başak Yavçan, du Migration Policy Group, souligne pour sa part que les années de travail, d’études et de cotisations effectuées sous protection temporaire ne donnent pas accès à une situation durable. Elles ne sont pas comptabilisées pour le statut de résident de longue durée de l’UE.
En Italie, les démarches peuvent bloquer la vie quotidienne
En Italie, les titres de séjour des Ukrainiens arrivent à échéance le 31 décembre et leur renouvellement dépend d’un décret publié en fin d’année. Ilaria Corna, qui a dirigé des dispositifs d’accueil et de logement dans plusieurs villes du nord du pays, décrit les difficultés rencontrées pendant l’attente : sans titre à jour ni rendez-vous auprès des services de l’immigration, certaines personnes peuvent perdre l’accès à des aides sociales ou à des services de santé.
L’incertitude complique aussi la recherche d’un logement. Angelica, originaire de Kharkiv, travaille de façon saisonnière dans le tourisme entre la Vénétie et le Trentin et habite des chambres sous-louées sans contrat. Faute de contrat, elle ne peut pas déclarer de résidence ; sans résidence, elle ne peut obtenir de carte d’identité, nécessaire à son tour pour accéder au système d’identité numérique italien.
Les délais administratifs peuvent également retarder l’accès à un salaire. Valeriia Guliaieva, médiatrice culturelle pour Caritas dans la province de Sondrio, rapporte le cas d’un homme qui avait pu signer un contrat avec une attestation de la police, mais qui n’a pas pu ouvrir de compte bancaire avant de recevoir son permis définitif, plusieurs mois plus tard.
Les témoignages recueillis montrent aussi que la mobilité permise par le dispositif ne garantit pas l’accès au logement. Olha, installée en Italie depuis dix-huit ans, a vu ses enfants repartir vers l’Allemagne et la France après que leurs recherches d’appartement ont échoué. Certains travailleurs sociaux ont parfois considéré les Ukrainiens comme des personnes « privilégiées », parce qu’ils avaient reçu rapidement des documents et pouvaient refuser un hébergement. Monia Copes, coordinatrice de Caritas dans la province de Sondrio, voit dans ces parcours une remise en question d’une approche où les personnes accueillies sont supposées accepter sans choix les solutions proposées.

En Pologne, davantage de stabilité, mais moins d’aides
La Pologne a instauré un statut spécial donnant accès au travail, aux soins et à des prestations sociales. Depuis 2026, certaines personnes qui en ont bénéficié pendant au moins un an peuvent demander la carte CUKR, un titre de séjour de trois ans. Cette voie offre davantage de stabilité, mais ne maintient pas les aides associées au statut de protection.
La loi spéciale est aussi devenue un sujet de débat politique. Selon la chercheuse Olena Babakova, les discussions sur ses amendements ravivent la crainte de perdre des droits et poussent des Ukrainiens à demander un titre de séjour ordinaire. Dans le même temps, les difficultés de logement demeurent. Anna, étudiante de 21 ans arrivée en mars 2022, raconte que les propriétaires demandent aux candidats ukrainiens de prouver leur solvabilité et leur stabilité au moment même où leur parcours migratoire rend leur avenir incertain.
Des voies de sortie encore différentes selon les pays
La Commission européenne a recommandé en juin 2025 d’aider les personnes déplacées à passer vers d’autres titres nationaux, pour le travail, les études ou la famille. Elle n’a pas défini de parcours commun. L’Italie permet notamment de transformer la protection en permis de travail sous certaines conditions ; la Pologne propose la carte CUKR.
Ces solutions peuvent laisser de côté les personnes qui ne peuvent pas justifier de revenus, notamment certaines personnes âgées, handicapées ou des mères seules, avertit Ievgeniia Bulgakova, de l’organisation ukrainienne Le 10 avril. À Kiev, les estimations de retour restent incertaines : le Centre pour la stratégie économique évalue à environ 1,6 million le nombre de personnes susceptibles de rentrer après la guerre, tandis que l’analyste Volodymyr Skrypets avance une proportion de 30 à 40 % des Ukrainiens exilés.
Au 30 juin 2026, le HCR recensait 5,68 millions d’Ukrainiens vivant hors de leur pays depuis février 2022, dont 5,16 millions en Europe et 4,43 millions dans l’Union européenne. La protection temporaire doit expirer le 4 mars 2028 ; à ce stade, les gouvernements de Rome et de Varsovie, comme les institutions européennes, n’ont pas précisé ce qui suivra.
Source : Voxeurop (voxeurop.eu)
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Auteur : Adrian Burtin







