Turquie : Ekrem Imamoglu, l’homme qui risque 2 430 ans de prison pour avoir osé défier Erdogan
Le procès d’Ekrem Imamoglu, ancien maire d’Istanbul, s’ouvre ce lundi 9 mars, révélant les dérives d’un régime qui ne tolère aucune menace à son autorité.
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Introduction
Face à ses opposants, Edorgan ne fait pas dans la dentelle. Le procès d’Ekrem Imamoglu, l’ancien maire d’Istanbul et principal rival du président turc, s’ouvre ce lundi 9 mars à Istanbul. Il y a à peine moins d’un an, le 19 mars 2025, le maire de la capitale économique du pays était arrêté puis incarcéré pour corruption, provoquant une vague de manifestations durement réprimées dans plusieurs villes du pays, d’Istanbul à Ankara. Depuis, les chefs d’accusation sont tombés. Et l’addition est salée : 142 infractions pénales listées dans un acte d’accusation de plus de 3 700 pages qui mélange pêle-mêle corruption, blanchiment, trucage d’appels d’offres et même direction d’une organisation criminelle.
Pour ces griefs fièrement compilés par le parquet d’Istanbul, Imamoglu risque jusqu’à… 2 430 ans de prison. Une peine qui a le mérite d’être claire : dans la nouvelle Turquie d’Erdogan, on ne plaisante pas avec la longévité, surtout quand elle menace celle de l’autocrate à sa tête.
Ce qui se passe réellement
Car Imamoglu avait commis le plus lourd des crimes aux yeux du pouvoir turc : menacer l’hégémonie du parti présidentiel. En 2019, l’opposant avait déjà ravi la mairie d’Istanbul à l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan. La mairie d’Istanbul, celle-là même qui avait lancé la carrière du dirigeant turc lorsqu’il l’avait remportée en 1994. Pour le président, la symbolique est insupportable. « Celui qui remporte Istanbul remporte la Turquie », avait-il prophétisé il y a plusieurs années. Et, à en croire les enquêtes d’opinion, c’est bien ce qui aurait pu se reproduire en 2028, sans cette arrestation très opportune. La réélection d’Imamoglu en 2024 avec une belle avance avait donné de l’urticaire à la majorité au pouvoir.
S’il porte aujourd’hui les couleurs du CHP, le parti social-démocrate et laïque héritier de Mustafa Kemal Atatürk, Ekrem Imamoglu est pourtant issu d’une famille conservatrice de la région de la mer Noire. Imamoglu – « fils de l’imam » en turc – fréquente d’ailleurs assidûment les cours de lecture du Coran dès le plus jeune âge. C’est après avoir fait fortune dans l’immobilier qu’il se lance en politique au sein du premier parti d’opposition en 2008. Rapidement, il devient le leader du mouvement de jeunesse du parti, puis maire d’un district d’Istanbul avant de gagner la mairie de la ville en 2019. Un parcours politique fulgurant qui se heurte désormais aux murs d’une cellule de douze mètres carrés.
Pourquoi cela dérange
Dinushika Dissanayake, directrice adjointe pour l’Europe d’Amnesty International, dénonce dans un communiqué publié vendredi 6 mars une procédure « basée presque entièrement sur des témoignages de témoins secrets » et « criblée de graves problèmes internationaux en matière de procès équitable et de principes de droit ». Il s’agit, pour l’organisation, de l’exemple le plus extrême d’une « instrumentalisation inquiétante du système judiciaire turc, évidé de son indépendance ». Cette « parodie de justice » vise, selon elle, à « intimider les opposants politiques du gouvernement » et à « faire taire une dissidence plus large dans le pays ».
Ce que cela implique concrètement
L’arrestation d’Ekrem Imamoglu, mais aussi de certains de ses proches, s’inscrit dans un contexte plus large de durcissement du régime d’Erdogan. En juillet 2025, ce sont nos confrères du journal satirique Leman qui subissaient les foudres du pouvoir islamiste et conservateur. Un dessin représentant un juif et un musulman se saluant alors qu’ils montent au ciel sous les bombes a suffi à faire jeter le dessinateur et son directeur en prison, sous prétexte de blasphème.
Le procès qui s’ouvre ce lundi 9 mars sera donc scruté. En mars 2025, 15 millions de Turcs avaient participé à une primaire symbolique en soutien au maire emprisonné. La très large diaspora turque – 3,4 des 64 millions d’électeurs turcs votaient depuis l’étranger en 2023 – n’est pas en reste. En France, où le CHP, le parti d’Imamoglu, dispose d’une représentation active, les appels au rassemblement s’étaient multipliés l’an dernier à la suite des arrestations d’Imamoglu et d’autres cadres du parti. Avec toujours une crainte : Erdogan et le renseignement turc disposent, eux aussi, de leurs relais à l’étranger. À l’image des anciens « Loups gris », mouvement ultra-nationaliste officiellement dissous par le gouvernement français en 2020 après des violences commises à Lyon contre la communauté arménienne.
Lecture satirique
Il est fascinant de constater à quel point la justice turque semble être un véritable cirque, où les clowns sont en fait des juges, et les numéros de jonglage consistent à balancer des accusations aussi farfelues que 2 430 ans de prison. Pendant ce temps, le président Erdogan, tel un dompteur, s’assure que personne ne s’échappe de son numéro de magie politique.
Effet miroir international
Ce spectacle tragique n’est pas sans rappeler d’autres régimes autoritaires à travers le monde, où la dissidence est étouffée sous le poids de lois absurdes. Que ce soit en Russie, où les opposants sont souvent réduits au silence, ou aux États-Unis, où la polarisation politique menace la démocratie, les parallèles sont troublants. Dans tous ces cas, la peur semble être le fil conducteur.
À quoi s’attendre
Le procès d’Imamoglu pourrait bien être un tournant pour la Turquie. Si le régime parvient à faire taire une voix aussi puissante, cela pourrait ouvrir la porte à une répression encore plus sévère. À l’inverse, une mobilisation massive pourrait redonner espoir à ceux qui croient encore en une Turquie démocratique.




