Parce que je ne peux pas consacrer ma vie aux primates en Afrique et fermer les yeux sur ce que vivent les primates en France, parce que la valeur des singes se ne mesure pas à notre proximité et ressemblance, parce que les singes ont autant de valeurs et de droit que les chimpanzés, aujourd’hui, j’ose prendre la parole sur un sujet qui me tient profondément à cœur au sein de ma propre discipline – la primatologie – les centres de primatologie.
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Fascinée par les primates, inspirée par les grandes dames de ce monde qui ont célébré les grands singes – Fossey, Goodall, Galdikas –, œuvrant en forêt tropicale depuis plus de 20 ans, je prends la parole aujourd’hui contre certaines pratiques de la primatologie, qui sont, selon moi, en contradiction totale avec l’essence même de la discipline. Je parle ici du projet d’expansion de la station de primatologie à Rousset.
Suis-je légitime à donner mon avis ? Je répondrais simplement en retraçant mon parcours. A 22 ans, je suis partie en Afrique découvrir les grands singes, pour savoir si je pouvais faire ma place dans le monde de la primatologie de terrain. Déjà, je ne pouvais me projeter à travailler en captivité : je voyais ma carrière auprès des primates, dans leur milieu naturel. Cette première expérience difficile – par les conditions de terrain et les maladies – a confirmé mon désir de me consacrer à la protection in-situ de nos cousins. En parallèle, j’ai repris mes études avec pour conviction, que mon parcours académique ne serait pas une finalité en soi, mais un moyen de servir une cause. Je suis devenue primatologue (Master de Recherche à Londres), et suis repartie sur le terrain, encore et encore. Chimpanzés, bonobos, au cœur de la forêt congolaise. Des années d’apprentissage, de confrontation au réel.
J’ai ensuite eu envie de continuer mes études et j’ai rencontré différents directeurs de thèse, dont l’un a marqué mon parcours. Car, avant d’envisager un encadrement, il m’a proposé de visiter sa station, à Rousset. Sa démarche était honnête : il savait que mon engagement pouvait être incompatible avec la réalité de la recherche en captivité. La station qu’il m’a présentée n’avait rien des images les plus dures que l’on associe parfois à l’expérimentation animale. Les primates y vivaient en groupe avec un accès à l’extérieur, et pouvaient participer aux tâches cognitives sur la base du volontariat, en échange de récompenses. Une forme de recherche que beaucoup considèrent comme un compromis acceptable. Et pourtant, malgré les efforts visibles pour améliorer les conditions, je n’ai pas pu me projeter. Parce que, entre-temps, j’avais vécu en forêt, au contact d’animaux libres, dans un monde non contraint. Une fois que l’on a vu cela, il est impossible d’accepter l’enfermement. Peu importe la qualité des installations : rien ne remplace la liberté et la richesse du milieu naturel.
Pour compléter mon approche scientifique par une réflexion plus large sur notre rapport au vivant, j’ai validé ma thèse en anthropologie de la nature, à Lyon. Le titre obtenu de Docteure, perçu comme un aboutissement, n’a pas modifié la direction que j’avais choisie depuis longtemps. Je ne me suis pas tournée vers une carrière académique. Ma place était ailleurs : sur le terrain et dans la préservation.
En même temps, poussée par des constats désolants sur le terrain, et encouragée par des professionnels de la conservation, j’ai fondé mon propre refuge, P-WAC, en République démocratique du Congo. Nous travaillons avec les communautés locales, intégrons les enjeux sociaux, et offrons une alternative concrète aux primates victimes de l’homme. Des chimpanzés, mais aussi d’autres espèces de primates. Aujourd’hui, avec plus de vingt-trois ans dans la conservation, dont la moitié à vivre en forêt (d’où j’écris ces mots), j’espère que ce vécu et cette expertise en primates donneront une légitimité à mon témoignage.
Car aujourd’hui, je témoigne pour les chimpanzés, mais pas seulement : je parle aussi des espèces moins médiatisées, les « petits singes », qui subissent pourtant les mêmes pressions : braconnage, trafic, déforestation. C’est pour eux que je prends la parole. Car si les chimpanzés ne sont plus utilisés dans les laboratoires européens, ce n’est pas le cas d’autres primates. Et c’est précisément là que se situe une incohérence majeure. Un non-sens total à mes yeux.
Aujourd’hui, la station de recherche Rousset (Marseille), que j’ai visité il y a bien longtemps maintenant, envisage d’augmenter de manière significative le nombre de primates à des fins de recherche et de vente à d’autres laboratoires. Recherche pour la santé humaine, comités d’éthique, respect des réglementations… Malgré ces arguments, la question qui se pose, à mon sens, dépasse largement le cadre réglementaire. Elle est d’ordre éthique et moral. Peut-on, en tant que citoyen – et que primatologue – , considérer comme acceptable l’enfermement et l’utilisation d’êtres sensibles et intelligents, au seul motif qu’ils servent la science ? Peut-on réellement penser que l’amélioration des conditions suffit à résoudre ce dilemme ?
Les primates sont dotés d’émotions, de capacités cognitives. La science le dit ! La science montre aussi que la captivité, même enrichie, ne permet pas de répondre à leurs besoins fondamentaux. Au refuge P-WAC, ces constats prennent une réalité tangible. Nous accueillons des individus marqués par la captivité :nous observons leur lente reconstruction, les séquelles laissées par des années de privation. Cela ne relève pas d’une opinion. C’est un fait.
Ces « animaux » sont proches de nous, ils nous éclairent sur notre propre évolution, ils possèdent des capacités cognitives remarquables mais nous continuons à les utiliser comme des « sujets » expérimentaux. Cette réalité inconfortable interroge profondément le sens même de notre discipline. Pourquoi certains primates sont-ils aujourd’hui « exemptés » de laboratoires tandis que d’autres continuent d’être utilisés ? À quel moment décide-t-on qu’une espèce mérite d’être laissée en paix, quand une autre peut encore être exploitée ? Cette frontière apparaît arbitraire.
Être primatologue, à mes yeux, c’est chercher à comprendre les primates, avec respect. Ce n’est pas uniquement produire de la connaissance mais reconnaitre notre responsabilité vis-à-vis du vivant que nous observons. Aujourd’hui, des alternatives à l’expérimentation animale se développent : les directives européennes encouragent leur adoption progressive. Investir massivement dans un modèle dépassé et reposant sur la captivité des primates est un non-sens. Il ne s’agit pas de rejeter la science mais de questionner certaines pratiques.
Si je prends la parole aujourd’hui, c’est parce que je considère que cela fait partie de ma responsabilité. Observer un primate vivre dans son milieu naturel suffit à comprendre une chose essentielle : sa place est dans la nature. C’est donc en tant que primatologue, en tant que femme de terrain, et en tant que citoyenne que je m’oppose aujourd’hui à l’expansion de la station de Rousset. Parce que comprendre devrait toujours aller de pair avec respecter.
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Amandine Renaud
Primatologue
Docteure en Anthropologie de la Nature
Fondatrice P-WAC
Primatologie : Quand la Science se Perd dans l’Enfermement
La station de primatologie à Rousset prévoit d’augmenter le nombre de primates pour la recherche. Une décision qui soulève des questions éthiques et morales sur notre rapport aux êtres sensibles.
Parce que je ne peux pas consacrer ma vie aux primates en Afrique et fermer les yeux sur ce que vivent les primates en France, parce que la valeur des singes ne se mesure pas à notre proximité et ressemblance, parce que les singes ont autant de valeurs et de droits que les chimpanzés, aujourd’hui, j’ose prendre la parole sur un sujet qui me tient profondément à cœur au sein de ma propre discipline – la primatologie – les centres de primatologie.
Ce qui se passe réellement
Fascinée par les primates, inspirée par les grandes dames de ce monde qui ont célébré les grands singes – Fossey, Goodall, Galdikas –, œuvrant en forêt tropicale depuis plus de 20 ans, je prends la parole aujourd’hui contre certaines pratiques de la primatologie, qui sont, selon moi, en contradiction totale avec l’essence même de la discipline. Je parle ici du projet d’expansion de la station de primatologie à Rousset.
Suis-je légitime à donner mon avis ? Je répondrais simplement en retraçant mon parcours. À 22 ans, je suis partie en Afrique découvrir les grands singes, pour savoir si je pouvais faire ma place dans le monde de la primatologie de terrain. Déjà, je ne pouvais me projeter à travailler en captivité : je voyais ma carrière auprès des primates, dans leur milieu naturel. Cette première expérience difficile – par les conditions de terrain et les maladies – a confirmé mon désir de me consacrer à la protection in-situ de nos cousins.
En parallèle, j’ai repris mes études avec pour conviction que mon parcours académique ne serait pas une finalité en soi, mais un moyen de servir une cause. Je suis devenue primatologue (Master de Recherche à Londres), et suis repartie sur le terrain, encore et encore. Chimpanzés, bonobos, au cœur de la forêt congolaise. Des années d’apprentissage, de confrontation au réel.
J’ai ensuite eu envie de continuer mes études et j’ai rencontré différents directeurs de thèse, dont l’un a marqué mon parcours. Avant d’envisager un encadrement, il m’a proposé de visiter sa station, à Rousset. Sa démarche était honnête : il savait que mon engagement pouvait être incompatible avec la réalité de la recherche en captivité. La station qu’il m’a présentée n’avait rien des images les plus dures que l’on associe parfois à l’expérimentation animale. Les primates y vivaient en groupe avec un accès à l’extérieur, et pouvaient participer aux tâches cognitives sur la base du volontariat, en échange de récompenses. Une forme de recherche que beaucoup considèrent comme un compromis acceptable. Et pourtant, malgré les efforts visibles pour améliorer les conditions, je n’ai pas pu me projeter. Parce que, entre-temps, j’avais vécu en forêt, au contact d’animaux libres, dans un monde non contraint. Une fois que l’on a vu cela, il est impossible d’accepter l’enfermement. Peu importe la qualité des installations : rien ne remplace la liberté et la richesse du milieu naturel.
Pourquoi cela dérange
La station de recherche Rousset (Marseille), que j’ai visitée il y a bien longtemps maintenant, envisage d’augmenter de manière significative le nombre de primates à des fins de recherche et de vente à d’autres laboratoires. Recherche pour la santé humaine, comités d’éthique, respect des réglementations… Malgré ces arguments, la question qui se pose, à mon sens, dépasse largement le cadre réglementaire. Elle est d’ordre éthique et moral. Peut-on, en tant que citoyen – et que primatologue – considérer comme acceptable l’enfermement et l’utilisation d’êtres sensibles et intelligents, au seul motif qu’ils servent la science ? Peut-on réellement penser que l’amélioration des conditions suffit à résoudre ce dilemme ?
Ce que cela implique concrètement
Les primates sont dotés d’émotions, de capacités cognitives. La science le dit ! La science montre aussi que la captivité, même enrichie, ne permet pas de répondre à leurs besoins fondamentaux. Au refuge P-WAC, ces constats prennent une réalité tangible. Nous accueillons des individus marqués par la captivité : nous observons leur lente reconstruction, les séquelles laissées par des années de privation. Cela ne relève pas d’une opinion. C’est un fait.
Lecture satirique
Ces « animaux » sont proches de nous, ils nous éclairent sur notre propre évolution, mais nous continuons à les utiliser comme des « sujets » expérimentaux. Pourquoi certains primates sont-ils aujourd’hui « exemptés » de laboratoires tandis que d’autres continuent d’être utilisés ? À quel moment décide-t-on qu’une espèce mérite d’être laissée en paix, quand une autre peut encore être exploitée ? Cette frontière apparaît arbitraire. Être primatologue, c’est chercher à comprendre les primates, avec respect. Ce n’est pas uniquement produire de la connaissance mais reconnaître notre responsabilité vis-à-vis du vivant que nous observons.
Effet miroir international
Dans un monde où les droits des animaux sont souvent ignorés, où les politiques autoritaires prospèrent sur la souffrance des plus vulnérables, il est ironique de voir que même dans des pays qui se veulent avancés, comme la France, des décisions aussi discutables que celle de la station de Rousset peuvent être prises. Cela rappelle les dérives autoritaires où la science est utilisée comme un prétexte pour justifier l’injustifiable.
À quoi s’attendre
Si cette expansion se concrétise, nous pouvons nous attendre à une intensification des débats éthiques autour de l’expérimentation animale. La question de la responsabilité scientifique et morale sera plus que jamais sur la table. Les alternatives à l’expérimentation animale se développent, et il est temps de les adopter au lieu de s’enfermer dans des pratiques dépassées.
Sources




