Paul Biya : Le Papy Fatigué qui Prépare Sa Succession

À 93 ans, le président camerounais Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, propose une révision constitutionnelle pour créer un poste de vice-président. Une manœuvre qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Quelque cinq mois après sa prestation de serment pour un nouveau mandat, le président camerounais, Paul Biya, s’est inscrit dans une dynamique de révision constitutionnelle, aux fins de créer un poste de vice-président. Le projet de loi a été présenté, le 2 avril dernier, au Parlement réuni en congrès. Selon le texte présenté, le vice-président est nommé par le président de la République pour l’assister, tout comme le Premier ministre, dont le poste ne disparaît pas. Si le projet de loi est adopté en l’état, c’est le vice-président qui succédera au chef de l’État en cas de démission ou de décès pour achever son mandat. Une prérogative qui, jusque-là, était dévolue au président du Sénat.

Ce qui se passe réellement

Pourquoi un tel changement ? Et pourquoi maintenant ? En effet, tout porte à croire que papy Biya prépare sa succession. On est d’autant plus fondé à le penser que le poids de l’âge commence à peser sérieusement sur ses épaules. Il est évident qu’à 93 ans, Biya n’a plus la force ni la lucidité nécessaires pour continuer à gérer le pouvoir, et ce, après plus de quarante ans de règne sans partage.

Le seul fait de dire que la loi s’appliquera à son mandat actuel, est plus qu’un aveu de contre-performance. C’est, et c’est peu de le dire, la preuve que Biya a besoin d’aide pour continuer à porter la lourde charge qui est la sienne. Car, comme on le dit, le pouvoir use, et on n’a pas besoin d’être devin pour savoir que papy Biya est fatigué.

Sa démarche et sa voix presque inaudible le prouvent à souhait. Et s’il pouvait disposer d’une cure de jouvence, Biya n’hésiterait pas à la chercher. Mais hélas ! Nul ne peut aller à l’encontre des lois de la nature.

Pourquoi cela dérange

Cela dit, la création du poste de vice-président n’est pas une mauvaise chose en soi, d’autant que cela pourrait contribuer à renforcer l’architecture institutionnelle au Cameroun. Le hic, c’est l’idée qui se cache derrière ce projet. Pourquoi Biya ne l’a-t-il pas fait bien avant ? Pourquoi attendre d’être au crépuscule de sa vie pour se choisir un dauphin ? De toute évidence, ce projet de loi, une fois adopté, rebattra, à coup sûr, les cartes sur l’échiquier politique camerounais.

C’est dire si l’opposition qui rue dans les brancards, criant à la confiscation du pouvoir, n’a pas totalement tort. Sa colère est d’autant plus légitime qu’elle n’a pratiquement aucune possibilité d’empêcher l’adoption de ce projet de loi. Dans la mesure où la mouvance présidentielle contrôle totalement le Sénat et le Parlement, ce projet de loi passera comme un courrier à la poste.

Ce que cela implique concrètement

La question essentielle que l’on se pose est la suivante : qui sera nommé au poste de vice-président par le père, comme on l’appelle affectueusement au Cameroun ? Bien malin qui pourrait répondre à cette question. En attendant, les supputations vont bon train. Parmi ceux cités comme favoris, figurent Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, considéré comme le numéro deux officieux, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil de Paul Biya, ou encore Laurent Esso et René Emmanuel Sadi, tous des caciques du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti au pouvoir.

Lecture satirique

Mais tous ces caciques pourraient mordre la poussière. Car, c’est un secret de Polichinelle de dire que Biya nourrit le secret espoir de se faire succéder par son fils Franck. Il n’est donc pas exclu que ce dernier soit bombardé vice-président. En tout cas, il ne faut pas se bercer d’illusions. Cette reconfiguration institutionnelle voulue par le président Biya vise à garantir, sans coup férir, sa succession et la continuité de son régime. C’est dire si l’alternance démocratique que les Camerounais appellent de tous leurs vœux, semble piégée.

Effet miroir international

Dans un monde où les dérives autoritaires se multiplient, de la Russie aux États-Unis, la manœuvre de Biya rappelle que le pouvoir, même fatigué, sait se réinventer pour perdurer. À l’image de ces régimes qui, face à l’usure du temps, choisissent la continuité plutôt que le changement, Biya semble s’inscrire dans cette triste lignée.

À quoi s’attendre

Dans tous les cas, toute contestation du projet de loi portant création d’un poste de vice-président pourrait ne pas être du tout appréciée par le pouvoir de Douala. Les Camerounais, quant à eux, devront s’armer de patience et de lucidité face à cette nouvelle manœuvre politique, qui ne fait que renforcer le statu quo.

Sources

Source : www.courrierinternational.com

Visuel — Source : www.courrierinternational.com
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