Orbán en campagne : entre promesses et désillusions
Alors que Viktor Orbán se présente comme le sauveur de la Hongrie, un vent de doute souffle sur son règne, révélant les fissures d’un système en déroute.
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Il surgit sur la scène, devant une marée de drapeaux hongrois, acclamé par la foule âgée. « Viktor, Viktor ! », « Vive le Fidesz ! ». Aussitôt, il dégaine sa ritournelle, d’un ton grave, celui d’une voix éraillée de fin de campagne : « Les Européens veulent la guerre… Si vous me faites confiance, je refuserai de nous y entraîner ! » Ainsi s’achève en ce vendredi 10 avril le marathon électoral de Viktor Orbán, à Székesfehérvár, petite ville de la Hongrie à une heure de Budapest, dans un avant-dernier rassemblement. L’occasion pour le premier ministre hongrois, chantre de l’extrême droite du Vieux Continent, de répéter ses « succès », à commencer par le fait d’avoir bloqué l’aide européenne de 90 milliards d’euros destinée à Kiev.
Ce qui se passe réellement
Mais dans l’assemblée de sympathisants du Fidesz, son parti nationaliste-conservateur, au pouvoir depuis 2010, point de triomphalisme prématuré. Une fébrilité règne. « Ce sera difficile dimanche, c’est pour ça qu’on est venus ici », avoue József Zsovák, la soixantaine, électeur fidèle du « meilleur dirigeant que la Hongrie ait pu avoir ». Plus loin, Erika Ptyok, 25 ans, regrette le fait d’une « jeunesse qui vote beaucoup pour l’opposition, mais seulement sous le coup de la mode : elle a oublié ce qu’était la vie dure avant Orbán ».
Le doute s’installe dans les esprits. Et si l’ère Orbán prenait fin, le dimanche 12 avril ? Preuve d’un basculement probable, même les deux circonscriptions de Székesfehérvár, fermement aux mains du Fidesz jusqu’ici, pourraient être ravies par l’opposition.
Un souffle nouveau balaie la Hongrie, bien au-delà de la capitale. Il porte un nom : Péter Magyar. Ancien diplomate ayant tourné le dos au régime il y a deux ans à peine, il se présente en dissident repenti, cristallisant une colère montante dans le pays, sur fond d’économie à bout de souffle. Jamais Orbán n’a fait face à un pareil défi. Les sondages indépendants esquissent une avance pour Magyar et son parti, Tisza (centre droit), certains lui prédisant 20 points d’avance. Un scénario qui paraissait inespéré il y a quelques mois à peine.
Il n’en demeure pas moins que le camp Magyar doit faire face à un puissant vent de face : l’État de droit malmené, le système électoral taillé sur mesure pour avantager le parti au pouvoir, idem pour l’appareil judiciaire. Les organes médiatiques, mis en coupe réglée, se font un puissant relais de la propagande. Le pays se barde d’affiches assimilant Péter Magyar à Volodymyr Zelensky, dépeint en ennemi par le Fidesz. Après les migrants et George Soros, le président ukrainien figure comme la nouvelle obsession du dirigeant sortant, lequel se dépeint comme un apôtre de la paix face à l’opposition « belliqueuse ». « La question est : qui formera le gouvernement, Zelensky ou moi ? » a d’ailleurs répété Viktor Orbán à Székesfehérvár.
De l’apathie au ras-le-bol
Un ras-le-bol traverse le pays, alimenté par l’économie moribonde et l’inflation galopante. Il flotte d’ailleurs en cette matinée d’avril dans le cœur de Cegléd, petite ville de 35 000 habitants aux rues proprettes. Une foule se forme sur la pelouse de la place Kossuth, nommée en hommage au chef de la révolution hongroise de 1848. Là est attendue la nouvelle coqueluche de la scène politique. Péter Magyar s’avance sur scène, étrille le gouvernement. Il égrène les promesses, appelant à mettre à bas l’oligarchie d’Orbán, à rehausser l’état lamentable des services publics, du ferroviaire au système de santé… « C’est notre dernière chance pour ne pas devenir une colonie de la Russie ! » lance-t-il.
Dans l’assemblée, Judit Gulyás, 65 ans et travailleuse de la santé à l’aube de la retraite, votera Tisza à coup sûr. « À l’hôpital, on doit acheter le papier toilette de notre poche. J’avais voté Fidesz encore en 2014, avant de me rendre compte des histoires de corruption. Les jeunes s’en vont, les routes sont cabossées, les écoles tombent en ruine, les fonds publics ont été siphonnés… »
Un rare enthousiasme étreint l’opposition magyare, longtemps engluée dans l’apathie. « Avant, je pensais le changement impossible », souffle Judit. Or, Péter Magyar, lui-même issu de la dynastie du Fidesz, peut-il être digne de confiance ? « Il connaît le système de l’intérieur, il sait comment lutter contre eux ! » dit-elle, reflet de l’état d’esprit d’un électorat hétéroclite, allant de la gauche à la droite modérée, mû avant tout par un esprit de dégagisme.
Quelques pas plus loin, un homme à la chevelure blanche incarne la désaffection que subit l’exécutif. « Orbán, c’est un grand magicien capable de captiver les foules », lance Istvan Bosznay, 82 ans, lui-même un électeur déçu du Fidesz, qu’il a appuyé en 2022. Il regrette d’avoir fait confiance à ce parti, « une bande d’incapables » qui a trahi ses promesses, « comme régler le problème de nos petites retraites, même avec un pouvoir fort ». Le visage d’Istvan s’illumine soudain de souvenirs enfouis. Il était adolescent lors de l’insurrection hongroise de 1956 contre la tutelle soviétique. « L’ambiance d’aujourd’hui est semblable à celle de l’époque, on sentait qu’on était libres, qu’on pouvait parler sans peur », s’emballe-t-il.
Fêlures
La machine de propagande montre des signes d’essoufflement. Le système révèle ses fêlures. Des oligarques de la galaxie Orbán ont d’ores et déjà commencé à transférer une partie de leurs actifs à l’étranger, tandis que des membres de la police claquent la porte, l’un dénonçant l’utilisation des services secrets hongrois pour saboter le parti Tisza.
Ainsi, l’exécutif cherche à retrouver les grâces de l’opinion, quitte à mettre en scène une fausse tentative d’assassinat contre le premier ministre, comme proposé par le renseignement russe. Il aura aussi fallu la visite du vice-président américain, J.D. Vance — à défaut de celle de Donald Trump, trop affairé par le dossier iranien —, apparu à Budapest mardi tel un rédempteur. La tape dans le dos fut avant tout symbolique, dénuée de tout engagement concret, mais bienvenue dans le camp Fidesz, qui est à la peine. Là, dans la salle des sports de la capitale hongroise, devant un parterre de fidèles triés sur le volet, Viktor Orbán y est allé de ses remontrances habituelles, accusant Bruxelles de vouloir « envoyer les enfants [hongrois] sur le front de l’Est », se plaignant que la Hongrie, privée de 20 milliards en fonds européens, soit punie « parce qu’on défend les frontières et qu’on se protège de l’idéologie LGBT »… Et le vice-président américain d’appeler les Hongrois à soutenir son allié. Un spectacle qui a plu dans l’assistance, dont à Imre Hegedüs, un biophysicien acquis à la cause du Fidesz. L’homme au visage rond, tiré à quatre épingles, « absolument optimiste » devant l’éventualité d’une victoire, reconnaît néanmoins, dans une pointe de rire nerveux, que « cette fois, ce sera peut-être un peu plus compliqué ». En cause, selon lui : son pays ferait face à des « forces extérieures », telle une citadelle assiégée. Et si la formation de Péter Magyar balayait le Fidesz ? « La Hongrie entrera en guerre, des millions de migrants envahiront notre pays. »
Au-delà de la Hongrie
De Kiev à Moscou, de Bruxelles à Washington, le scrutin sera scruté, signe d’une portée géopolitique allant au-delà du simple sort de la démocratie hongroise. Là repose le paradoxe de ce pays de l’Europe centrale pourtant enclavé, de moins de dix millions d’habitants, détenteur d’un PIB de 1 % de celui de l’Union européenne (UE). Or, pour l’UE, une défaite d’Orbán marquerait la fin de longues années de blocage, notamment dans le soutien à l’Ukraine. À Washington, on espère pouvoir compter sur la pérennité de cet allié national-populiste.
Enfin, le Kremlin espère conserver son cheval de Troie, pour continuer de saboter l’UE de l’intérieur. « Au sein de l’OTAN, il n’est plus certain qu’on puisse faire confiance à la Hongrie », glisse à ce titre un diplomate occidental à Budapest. Or, si changement de régime il y a, « Poutine perdra alors l’un de ses atouts les plus puissants, ce qui sera bien sûr bénéfique pour l’Ukraine », souligne Bálint Madlovics, chercheur associé à l’Institut de démocratie de l’Université de l’Europe centrale.
Une réélection d’Orbán doucherait en revanche tout espoir pour l’opposition, qui voit le scrutin à venir comme celui de la dernière chance. « Avec mon compagnon, nous avons décidé qu’on partirait s’installer en Espagne si jamais le Fidesz l’emportait de nouveau », confie Szandra Ferenczi, 28 ans, venue assister à l’allocution de Magyar à Cegléd. La démocratie « illibérale » mise au point par l’homme fort de Budapest s’en trouverait radicalisée, sans parler du doute quant à la place de la Hongrie dans le projet européen.
Pourquoi cela dérange
La dissonance entre les discours d’Orbán et la réalité vécue par les Hongrois est frappante. Alors qu’il se présente comme le garant de la paix, les citoyens peinent à joindre les deux bouts, et les promesses de prospérité se heurtent à une économie en déroute.
Ce que cela implique concrètement
Si l’opposition parvient à s’imposer, cela pourrait marquer un tournant décisif pour la démocratie hongroise, mais aussi pour l’équilibre des forces en Europe centrale, où les régimes autoritaires cherchent à étendre leur influence.
Lecture satirique
La scène est presque comique : Orbán, le grand magicien, tente de faire disparaître les problèmes économiques derrière un rideau de propagande. Mais la réalité, elle, ne se laisse pas ensorceler. Les Hongrois, eux, ne sont pas dupes et commencent à voir à travers le spectacle.
Effet miroir international
Les manœuvres d’Orbán rappellent les dérives autoritaires observées ailleurs, notamment aux États-Unis et en Russie, où la rhétorique nationaliste sert souvent à masquer des échecs internes. La Hongrie pourrait bien devenir le laboratoire d’une nouvelle forme de populisme en Europe.
À quoi s’attendre
Si le Fidesz perd, cela pourrait ouvrir la voie à une Hongrie plus démocratique, mais si Orbán reste au pouvoir, attendez-vous à une radicalisation de son régime, avec des conséquences potentiellement désastreuses pour la société hongroise et l’UE.




