De peur qu’ils ne soient victimes de violences sexuelles, certains parents ne laissent pas leurs enfants dormir ailleurs que chez eux. Des règles qui peuvent devenir plus difficiles à tenir à l’adolescence, ou face à la famille.
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Juliette s’est résignée: auprès de ses trois enfants, âgés de six, quatre et deux ans, elle ne sera pas une maman « cool ». C’est en tout cas ce que lui fait comprendre son aînée lorsqu’elle est invitée à aller dormir chez des amies et qu’elle se heurte au refus de sa mère.
« Avec mon mari, on s’est toujours dit que ça serait non négociable », explique-t-elle: leurs enfants n’ont le droit de dormir que chez eux, ou chez leur grand-mère qui vit seule. Comme Juliette, certains parents refusent que leurs enfants découchent, de peur qu’ils ne subissent des violences sexuelles lors d’une nuitée ailleurs.
« C’est le climat, je n’ai pas confiance. C’est brimant pour les enfants mais on voit tellement de choses… On préfère qu’ils nous fassent la tête plutôt qu’on pleure tous ensemble s’il se passe un drame. Les gens, on ne les connaît pas vraiment », explique Sandra, mère de deux adolescents.
Vigilance face aux risques d’inceste
Il est difficile de blâmer ces parents au vu de l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants. « Toutes les 3 minutes, un enfant est victime d’agression sexuelle », affirme ainsi le gouvernement. Selon la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), 160.000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. Le plus souvent, les agresseurs font partie de la famille des enfants victimes, d’après le rapport 2023 de la Ciivise.
Une réalité dont Wassila, mère de trois enfants âgés de six ans, trois ans et un mois, a bien conscience. « C’est impossible qu’ils dorment en dehors de la maison, même chez les papys et mamies », assure-t-elle. Même son de cloche du côté de Juliette: « même si je connais ma famille et que je ne pense pas que quelqu’un soit un potentiel agresseur, on ne sait jamais ».
Dans la famille de cette habitante de Saint-Ouen, cette règle est parfaitement comprise, assure-t-elle. Chez Wassila, la question est plutôt éludée. Ses parents à elle sont très âgés et ne demandent pas spécialement à accueillir leurs petits-enfants pour la nuit. « Par contre, mes beaux-parents ont déjà fait la demande mais je dis qu’ils sont trop petits, j’essaie d’esquiver un peu en disant qu’on verra plus tard, même si je sais que ça sera toujours non », déclare-t-elle.
Difficultés à l’adolescence
Sandra, elle, sait que les parents des amies de ses enfants ne comprennent pas toujours sa décision. « Mais ça ne me dérange pas », assure-t-elle, droite dans ses bottes. Cette chargée d’assistance qui habite dans les Deux-Sèvres se heurte surtout à la colère de sa fille âgée de 16 ans.
« Avec elle, c’est le combat », déplore Sandra. « Elle entend nos raisons, mais elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut pas aller dormir chez ses copines. Pour elle, on n’est pas cools, parce que c’est des amies qu’elle a depuis longtemps et qu’on connaît. Mais on ne connaît pas les parents! »
Jusqu’à quand et jusqu’où appliquer ces règles? À chaque parent d’aviser. Juliette par exemple, pense qu’elle autorisera ses enfants à dormir chez leurs amis à partir du collège, « plutôt chez des parents qu'(elle) connaît ». De potentielles classes vertes en école primaire seront également envisageables. « Le but n’est pas de les séquestrer », souligne-t-elle, ajoutant n’avoir « pas envie de les priver de tout ».
Wassila est également ouverte à de potentielles classes vertes, mais « pas avant le CM1 ou le CM2 ». Elle sait en revanche qu’elle ne laissera pas ses enfants aller en colonie de vacances, où elle ne pourrait pas faire confiance aux animateurs.
« C’est tellement facile d’être recruté dans ces boulots-là que ça peut être tentant pour les prédateurs. Alors que dans le cadre scolaire, ce sont des Atsem, des maîtresses, des gens beaucoup plus qualifiés. Et en plus, c’est souvent des femmes, en tout cas dans l’école de mon fils », explique-t-elle.
« On ne peut pas tout empêcher »
Ces questionnements révèlent combien le curseur peut être difficile à placer entre protection des enfants et nécessité de leur laisser vivre leurs propres expériences. Les mères interrogées insistent sur le fait que leurs enfants ne sont pas malheureux: la fille de Sandra peut aller en soirée chez des amis, celle de Juliette va jouer autant qu’elle veut en journée chez des camarades…
Elles sont unanimes sur le fait que le risque zéro n’existe pas en matière de violences sexuelles, qui peuvent advenir à tout moment de la journée, pas seulement la nuit. Ces mères voient toutefois dans ces règles une manière de réduire ces dangers. « Ma fille pourrait très bien se faire agresser au centre aéré, donc on ne peut pas tout empêcher, mais on peut limiter les risques », estime Juliette.
Pour Ghislain Leroy, professeur des universités et sociologue de l’enfance, en l’absence d’études portant spécifiquement sur ce sujet, il est difficile de savoir si les parents laissent moins qu’avant leurs enfants dormir ailleurs. Wassila, Sandra et Juliette ont en tout cas mis en place ces règles de manière naturelle dans leur parentalité, notamment parce que leurs propres parents ne les laissaient pas non plus découcher lorsqu’elles étaient enfants.
Ces pratiques sont aussi sûrement liées à « l’ampleur des révélations » ces dernières années sur les violences sexuelles subies par les enfants, explique Ghislain Leroy. Une prise de conscience que l’on ne peut toutefois pas généraliser à la population entière, car elle « touche probablement plus certains milieux socioculturels » (plutôt favorisés), ajoute-t-il.
Le chercheur souligne que la protection des enfants face aux violences sexuelles ne doit en tout cas pas dépendre des seules volonté et responsabilité des parents. « Les institutions éducatives (l’école maternelle, les crèches…), pourraient aussi être des forces de résistance face à ces violences essentiellement familiales », grâce à une « vigilance des professionnels qui pourrait être beaucoup plus importante » et à une « éducation des enfants » au consentement et à l’existence d’adultes prédateurs, explique-t-il.
Nuitées interdites : la peur au ventre des parents
Des parents interdisent à leurs enfants de dormir ailleurs, craignant les violences sexuelles. Une réalité qui soulève des questions sur la confiance et la sécurité.
Dans un monde où les nouvelles alarmantes se multiplient, certains parents choisissent de devenir des gardiens de la nuit, transformant leurs foyers en véritables prisons dorées. Juliette, par exemple, a décidé que ses trois enfants, âgés de six, quatre et deux ans, ne seraient pas des enfants « cool ». Quand sa fille aînée demande à dormir chez une amie, la réponse est sans appel : « Non, c’est non négociable. » Une décision qui, selon elle, est motivée par la peur d’un drame potentiel. « On préfère qu’ils nous fassent la tête plutôt qu’on pleure tous ensemble s’il se passe un drame », explique Sandra, mère de deux adolescents, qui partage cette même angoisse.
Ce qui se passe réellement
Les parents, comme Juliette et Sandra, refusent que leurs enfants passent la nuit ailleurs, même chez des membres de la famille. La peur des violences sexuelles, omniprésente dans l’actualité, les pousse à établir des règles strictes. Selon le gouvernement, « toutes les 3 minutes, un enfant est victime d’agression sexuelle ». Une statistique qui, bien qu’effrayante, ne semble pas suffire à rassurer ces parents. « C’est impossible qu’ils dorment en dehors de la maison, même chez les papys et mamies », affirme Wassila, mère de trois enfants. La méfiance envers les autres, même ceux de la famille, est devenue la norme.
Pourquoi cela dérange
Cette situation soulève des incohérences. D’un côté, les parents souhaitent protéger leurs enfants des dangers extérieurs, mais de l’autre, ils les privent d’expériences sociales essentielles. Les adolescents, comme la fille de Sandra, ressentent cette tension et se rebellent contre ces règles jugées trop strictes. « Pour elle, on n’est pas cools », déplore Sandra. Mais qui peut vraiment se targuer de savoir ce qui est « cool » quand la sécurité de ses enfants est en jeu ?
Ce que cela implique concrètement
Les conséquences de ces décisions sont multiples. Les enfants, bien qu’ils ne soient pas malheureux, sont privés de moments d’amitié et de camaraderie. Les mères interrogées insistent sur le fait que leurs enfants peuvent toujours jouer en journée, mais la nuit, c’est une autre histoire. Les règles strictes peuvent créer un fossé entre les générations, où les enfants se sentent incompris et les parents, accablés par la peur.
Lecture satirique
Il est ironique de constater que, dans une société où l’on prône la liberté et l’autonomie, les parents se retrouvent à enfermer leurs enfants dans une bulle de protection. Les discours politiques sur la sécurité des enfants semblent déconnectés de la réalité vécue par ces familles. On nous dit que les enfants doivent être éduqués au consentement et à la confiance, mais comment leur enseigner cela quand ils ne peuvent même pas dormir chez un ami sans que l’angoisse ne s’installe ?
Effet miroir international
À l’échelle mondiale, cette situation n’est pas sans rappeler les dérives autoritaires où la peur est utilisée comme un outil de contrôle. Que ce soit aux États-Unis, en Russie ou ailleurs, les gouvernements exploitent la peur pour justifier des mesures de sécurité qui, au final, restreignent les libertés individuelles. Les parents, en agissant ainsi, reproduisent ce schéma de méfiance et de contrôle.
À quoi s’attendre
Si cette tendance se poursuit, nous pourrions voir une génération d’enfants qui grandissent dans la peur et la méfiance, incapables de tisser des liens solides avec leurs pairs. La question se pose : jusqu’où ira cette protection ? Les parents devront-ils un jour interdire à leurs enfants de sortir de la maison ?
Sources




