Les Français et leur pause déjeuner : un drame national ?
Un tiers des jeunes adultes choisissent de déjeuner seuls, défiant ainsi une tradition bien ancrée. Mais est-ce vraiment un problème ou une libération ?
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Je suis souvent étonnée, moi qui suis une Britannique francophile, par ce qui plonge les Français dans le désarroi. Récemment, un article paru dans Le Monde évoquait une tendance inquiétante : celle des jeunes adultes qui choisissent de prendre leurs repas seuls pendant leur pause déjeuner, au mépris d’une tradition bien ancrée dans les milieux du travail.
Selon une enquête effectuée par Openeat, près d’un tiers des employés de moins de 25 ans le fait régulièrement, contre 22 % des 25-34 ans, 16 % des 35-49 ans et 12 % des plus de 49 ans.
J’ai été également choquée par de tels chiffres, mais pour des raisons inverses : ah bon, ils sont si peu ! J’avais oublié un peu vite que, lorsque j’étais serveuse à Paris, je passais mon temps à servir des groupes de collègues. Chaque fois que je retourne en France, je suis toujours frappée de voir autant de personnes en tenue de travail assises à la même table en train de déguster les plats (en général des classiques de la cuisine française) d’un menu à prix fixe, le tout accompagné d’un verre de vin.
Cette habitude a un côté charmant, mais pourrait bien être en train de changer, même si elle reste beaucoup plus courante là-bas qu’ici, en Angleterre.
Ce temps de paix et de tranquillité
J’adore les bons gros repas français, mais je ne les place plus autant sur un piédestal qu’avant. En voici la raison : il n’y a pas grand-chose qui me rende fière d’être britannique, à part peut-être notre faculté à comprendre discrètement le droit d’autrui à des moments à soi. Par exemple, si ma collègue souhaite manger son fish and chips à la cantine pendant sa pause déjeuner en feuilletant la section consacrée au marché immobilier du New York Times, je ne m’en offusquerai pas, même si moi aussi je prends mon repas à la cantine. De quel droit pourrais-je lui refuser ce temps de paix et de tranquillité, elle qui a deux enfants ? Manger avec ses collègues peut être sympa, mais il ne faut pas que ce soit une obligation de le faire tout le temps, y compris quand on n’en a pas envie.
Les jeunes Français qui choisissent de prendre leurs repas seuls ne semblent pas bénéficier du même niveau de clémence. “Bah alors, tu veux pas nous voir ?” s’est entendu dire une jeune femme qui n’avait pas rejoint ses collègues pour un déjeuner. Elle raconte dans Le Monde que son contrat n’a finalement pas été prolongé et pense que c’est sans doute à cause de son rejet de cette obligation sociale qu’elle juge “hyperpatriarcale” et oppressante : “Le patron, qui mangeait avec nous, était le roi du monde… Tous avaient limite peur de lui et riaient mécaniquement à ses blagues. On était ses bons petits soldats, même à table. J’avais l’impression d’être en 1960.”
Bravo à elle d’avoir su bien réagir face à une situation qui semblait vraiment cauchemardesque. “Venez vivre ici !” ai-je envie de lui dire. En effet, au Royaume-Uni, tout le monde comprend que la pause déjeuner est faite pour partir seul dénicher de quoi manger, s’asseoir dans l’herbe avec un livre, téléphoner à un ami pour se plaindre de son travail ou essayer des vêtements que l’on ne peut pas se payer dans les magasins.
À l’exception de certains secteurs, la socialisation forcée ne fait pas vraiment partie de nos usages, du moins à ma connaissance. Le spectre de la “journée d’équipe” est très redouté de tous les cols blancs britanniques ; pourtant, cela n’arrive qu’une fois par an ! Si l’on était contraint de devoir prendre régulièrement notre pause déjeuner avec nos collègues, il y aurait de quoi nous pousser à nous mettre en grève.
La grève du déjeuner !
Attention, je ne dis pas que notre façon de faire est toujours la meilleure. La vénération de mes compatriotes pour les plats préparés vendus en supermarché m’a toujours semblé bizarre, même si je suis contente de voir que l’offre ne se limite plus aux simples sandwichs désormais. Loin de moi l’idée que les Français auraient intérêt à manger un repas déséquilibré pris sur le pouce à leur bureau.
Par ailleurs, il convient de lutter contre la culture du présentéisme et la tendance à réduire le temps consacré aux pauses déjeuner, des questions de droit du travail. N’importe quel jeune journaliste britannique vous dira sa tristesse de ne plus pouvoir déguster les longs déjeuners bien arrosés de l’époque de Fleet Street, qui sont devenus légendaires.
Pour ma part, si j’ai le choix, je préfère manger seule. C’est l’un des grands plaisirs de la vie, et il faut saluer le fait que les jeunes, en particulier les jeunes femmes, ont désormais suffisamment d’assurance pour ne pas hésiter à le faire. La génération Z est souvent critiquée pour son caractère asocial, et raillée pour l’anxiété excessive que provoquent chez elle les interactions humaines. Bien qu’il y ait du vrai là-dedans (en quoi passer un simple coup de fil est-il si terrifiant ?), je pense que d’autres facteurs sont à prendre en compte.
Il faudrait en particulier leur faire comprendre comment mieux prendre soin de leur santé mentale. Le coût du logement et de la vie en général entre aussi en jeu (un élément important en France, malgré l’aide apportée par le système des tickets-repas). Manger sur un banc un curry préparé par ses soins la veille et mis dans un tupperware est beaucoup plus à la portée de toutes les bourses qu’un menu entrée-plat-dessert au restaurant, du moins au Royaume-Uni.
Précisons enfin que se couper complètement des autres n’est jamais une bonne chose. Les écrans exercent un fort attrait sur nous ; il faut faire des efforts pour y résister. En fait, un repas en groupe procure beaucoup plus de plaisir lorsqu’il est rare, qu’il a été prévu de longue date et qu’il est attendu avec impatience plutôt que s’il correspond à une obligation régulière que l’on redoute sans rien dire. Je ne pensais pas que nous ayons des leçons à donner aux Français en matière de pause déjeuner, mais maintenant, je me demande…
Pourquoi cela dérange
Il est fascinant de constater que ce qui semble être une simple question de pause déjeuner devient un enjeu de société. La pression sociale qui pèse sur les jeunes Français pour qu’ils se conforment à des normes de convivialité peut être perçue comme une forme de contrôle, un reflet d’une culture qui valorise la conformité au détriment de l’individualité.
Ce que cela implique concrètement
Les conséquences de cette obligation sociale peuvent être lourdes : stress, anxiété, et même des répercussions sur la carrière. Les jeunes qui choisissent de s’isoler peuvent se retrouver ostracisés, tandis que ceux qui se plient aux attentes peuvent ressentir un malaise profond. Ce dilemme met en lumière une culture du présentéisme qui nuit à la santé mentale.
Lecture satirique
Il est ironique de voir que dans une société qui prône la liberté et l’égalité, les jeunes se sentent parfois contraints de sacrifier leur bien-être personnel sur l’autel de la convivialité. Les discours politiques qui prônent l’inclusion et la diversité semblent déconnectés de cette réalité, où la pression sociale peut être tout aussi oppressante qu’un régime autoritaire.
Effet miroir international
À l’échelle mondiale, cette situation rappelle les dérives autoritaires où la conformité est valorisée au détriment de l’individualité. Que ce soit en Russie ou aux États-Unis, les discours politiques peuvent parfois masquer des réalités bien plus sombres, où la liberté d’être soi-même est mise à mal par des attentes sociales rigides.
À quoi s’attendre
Si cette tendance se poursuit, nous pourrions assister à une génération de jeunes adultes qui, tout en étant plus connectés que jamais, se sentent de plus en plus isolés. La lutte pour l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle pourrait devenir un enjeu central, tant en France qu’ailleurs.
Sources
Source : www.courrierinternational.com



