Le Sport en Odorama : Quand les Odeurs Évoquent Plus que des Souvenirs
Les odeurs du sport, souvent ignorées par les spectateurs, révèlent des souvenirs d’enfance et des valeurs oubliées, tandis que les politiques sportives se perdent dans l’oubli.
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À l’exception des supporters ultras, qui se shootent à la fumée âcre des fumigènes (et parfois à celle d’autres pétards), ceux qui ne vivent le sport qu’en (télé)spectateurs passent à côté d’un élément essentiel : les odeurs. Cela n’en gêne certes pas la compréhension mais restreint l’imprégnation. Le sport se vit, se ressent, profondément, véritablement, en odorama. Il n’est pas question des effluves de chaussettes sales ni de la transpiration acide de dessous de bras lors d’effusions après un but; ces choses-là peuvent vous tomber sur le nez en entrant dans la chambre de votre ado ou dans le tram à la sortie du bureau.
Ce qui se passe réellement
Parlons des odeurs spécifiques au sport, celles qui immédiatement vous replongent dans un vestiaire ou vous envoient sur le terrain. Le chlore de la piscine, la magnésie des gymnases et des salles d’escalade, la poix qui colle au ballon de handball, la sueur froide des tatamis, le bout des doigts que l’on sent, pensif, dans le car après une journée de ski. Une courte vidéo circule sur les réseaux sociaux : on y voit Novak Djokovic décapsuler une boîte de balles et y plonger le nez avec délice. C’est pour lui comme déboucher un grand cru, à la différence qu’il y a goûté petit.
L’ivresse vient avec le temps, quand l’odeur se charge d’une valeur affective. Même le fumet particulièrement tenace d’un sac de hockey sur glace (sport réputé pour laisser macérer ses pratiquants dans une humidité permanente) ou celui peu ragoûtant de genouillères de volley (ça sèche mais l’odeur s’incruste) deviennent des madeleines parce que les odeurs du sport, en général, n’inspirent rien que du bon, une période particulière, l’enfance, des vacances au ski ou à la mer. «Rien n’éveille un souvenir comme une odeur», relève Victor Hugo dans *Les Misérables*, à propos d’une lettre qui «sentait le tabac» et avait «mauvaise tournure».
Cette sensation est particulièrement vivace au printemps, mi-saison où tout s’entremêle, où il fait déjà chaud mais encore froid, alors que flottent et embaument les puissants pollens. Mardi soir, à l’entraînement, sur un terrain au milieu des champs, l’air du soir était saturé des senteurs entêtantes du colza. Jeudi, le terrain venait d’être fraîchement tondu, et s’il était dur comme de la pierre, son parfum était doux. Avril est le mois des premières coupes de gazon.
Lorsque monte le pétrichor, cette odeur très caractéristique de la terre après la pluie, c’est un feu d’artifice de senteurs, une épiphanie footballistique, d’autant que la pelouse est souvent tendre et épaisse. Ce plaisir des sens provient en réalité d’un cocktail chimique de détresse, un signal d’alarme envoyé par les brins d’herbe coupés aux autres plantes par la libération de molécules appelées «aldéhydes de feuilles vertes». Trente ans après, je conserve un souvenir exact d’un coéquipier (Alex) et moi avançant vers le terrain du fond pour l’entraînement, et traversant cet éden olfactif avec la pleine conscience de vivre un moment parfait. C’était comme aller à table, attiré par l’odeur du poulet rôti.
La plus célèbre, car la plus partagée, des odeurs sportives est une antonomase. Une marque devenue un nom commun : Fortalis, terme générique pour baume mystique qui ramène les anciens à leur passé et projette les jeunes dans le futur, puisque se masser les cuisses à l’huile de camphre, c’est sentir comme les pros. Pour un ami qui avait ses habitudes dans la tribune A du vieux stade des Charmilles, c’était même sentir comme Barberis ou José Sinval. Les soirs de match, cette odeur de crème chauffante s’échappait des vestiaires du Servette, se chargeait au passage des aigreurs d’urine des pissoirs voisins, traversait le béton poreux du stade et venait encanailler les narines de la notabilité genevoise.
Ma première rencontre avec le Fortalis remonte à un cross de sapeurs-pompiers au début des années 1980 et elle est indissociable de l’image de deux frères (ou cousins ?) qui avaient franchi la ligne d’arrivée main dans la main plutôt que de se déchirer pour la victoire, donc d’une certaine conception du fair-play. Mais si, des cinq sens, l’odorat est le plus fiable sur la durée, les odeurs, elles, peuvent disparaître. Le Fortalis n’est désormais plus produit, et les ballons de football ne sentent plus le cuir neuf. J’ai fait partie de ces garçons – le cas est loin d’être exceptionnel – qui n’ont jamais eu de doudou mais qui aimaient s’endormir avec un ballon. C’était pour son odeur, qui promettait de rejouer le lendemain et, avant cela, de rêver encore de football.
Récemment, j’ai acheté sur internet un ballon fait à l’ancienne mais en cuir recyclé, blanc et noir, 32 panneaux, plus celui dans lequel je suis tombé. Prenant soin d’ouvrir le carton dans un lieu calme et neutre, afin que le charme opère au mieux, j’ouvris. Et rien. Ça ne sentait rien, ni le cuir ni mon enfance.
Pourquoi cela dérange
Les odeurs du sport, qui évoquent tant de souvenirs, se heurtent à une réalité où les politiques sportives semblent se désintéresser de l’essence même du jeu. Les promesses de renouveau et de soutien aux athlètes se diluent dans un parfum de désillusion. Les dirigeants, souvent déconnectés, semblent ignorer que le sport ne se limite pas à des chiffres et des statistiques, mais qu’il est aussi une expérience sensorielle, un lien émotionnel.
Ce que cela implique concrètement
La disparition des odeurs emblématiques du sport, comme le Fortalis, symbolise une perte de connexion avec les valeurs fondamentales du sport. Les nouvelles générations, privées de ces expériences sensorielles, risquent de ne jamais comprendre la passion qui anime les athlètes. Les politiques sportives doivent évoluer pour préserver cette dimension humaine, au risque de voir le sport se transformer en simple spectacle aseptisé.
Lecture satirique
Il est ironique de constater que, dans un monde où l’on prône l’authenticité, les politiques sportives se perdent dans un océan de promesses non tenues. Les discours politiques, souvent déconnectés de la réalité, nous rappellent ces odeurs de vestiaires : ils sont là, mais on ne peut plus vraiment les sentir. Les dirigeants, en quête de popularité, semblent oublier que le sport est avant tout une expérience humaine, riche en émotions et en sensations.
Effet miroir international
À l’échelle mondiale, cette déconnexion n’est pas unique. Les politiques autoritaires, qu’elles soient aux États-Unis ou en Russie, montrent comment le sport peut être utilisé comme un outil de propagande, détournant l’attention des véritables enjeux. Les discours grandiloquents cachent souvent des réalités bien moins reluisantes, tout comme ces odeurs de sport qui, une fois disparues, laissent un vide incommensurable.
À quoi s’attendre
Si les tendances actuelles persistent, nous pourrions assister à une banalisation du sport, où les odeurs et les émotions sont remplacées par des chiffres et des performances. Les athlètes pourraient devenir des produits, et le sport, un simple spectacle, dénué de toute âme. Il est crucial de rétablir ce lien sensoriel pour préserver l’essence même du sport.



