L’arbre de l’homme : Quand la littérature rappelle la réalité des racines perdues
Patrick White, prix Nobel de littérature, revient sur le devant de la scène avec un roman inédit en français, et nous rappelle que la permanence est une illusion, tout comme les promesses des politiques ultraconservatrices.
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Dans un monde où les discours politiques se veulent rassurants, Patrick White nous offre une plongée dans l’éphémère et le durable, à travers son roman L’Arbre de l’homme. Dans ce récit, Stan Parker, un homme simple, tente de construire un foyer dans un paysage australien en constante mutation. Mais que reste-t-il de ce foyer lorsque les promesses de stabilité se heurtent à la réalité de l’évolution sociale et environnementale ?
Ce qui se passe réellement
L’Australien Patrick White (1912-1990) a reçu le prix Nobel de littérature en 1973. Il a été largement traduit et publié aux éditions Gallimard, mais L’Arbre de l’homme (1955) restait inédit en français. White a été plus ou moins oublié ces dernières décennies, et il a fallu, pour découvrir ce roman majeur, l’audace de la maison d’édition Au vent des îles, qui en a confié la traduction au romancier David Fauquemberg ; ce dernier a su rendre l’exceptionnelle plasticité de la langue de White, à la fois poétique et complexe.
« Dans ce district, les noms des choses n’avaient guère d’importance. Chacun vivait. Personne ou presque ne s’interrogeait sur le but de la vie. On naissait. On vivait. » Au début du XXe siècle, Stan, jeune homme en quête de « permanence », bricole une cabane sur le terrain jamais défriché et broussailleux dont il a hérité. À l’occasion d’un bal au village voisin, il rencontre Amy ; il l’épousera. Un garçon puis une fille naîtront de ce couple discret. Stan Parker est un peu rustre, un peu fruste, il ne sait pas exprimer ses sentiments, il ne trouve pas les mots qu’il faudrait pour son fils Ray. Adulte, le garçon tournera mal. Sa sœur Thelma, honteuse de ses origines, s’emploie à gravir l’échelle sociale et à fréquenter une société plus raffinée que celle de ses parents. Elle y parvient, en épousant un avocat. Un jour où elle vient en visite à la ferme, elle oublie même d’embrasser son père « parce qu’on prenait toujours Papa pour acquis, il se dresserait là, à tout jamais, son tronc aussi dur que surprenant, enraciné. » Il est vrai que Stan et Amy « sont du genre qui naît du paysage et pousse en même temps que les arbres, ceux qui sont fins et poussiéreux, qui passent inaperçus. »
L’histoire est à la fois simple et grandiose. Le roman suit Stan, Amy et leurs descendants, jusqu’à leur petit-fils. Il y a eu la Grande Guerre, la crue exceptionnelle, un incendie. Des moments fulgurants, de très lents passages du temps. À l’unisson du flot de la vie et des questionnements essentiels. « Parce qu’il y avait la maison, et les arbres qui avaient poussé autour, et les cabanes et les granges qui s’étaient accumulées, et les sentiers qu’ils avaient frayés à force de passage, et tout cela suggérait permanence et réalité. Et au cœur de cette réalité, son mari, qui ne levait même pas les yeux lorsqu’elle remontait l’un des chemins rayonnant depuis leur maison, parce qu’il savait qu’elle viendrait. Elle était son épouse. »
La force du récit réside dans cet enchevêtrement permanent entre l’éphémère et le durable, entre l’être intérieur et l’univers dans lequel on tente, minuscule entité, de trouver sa place. Amy et Stan affrontent les éléments, les chagrins, les silences, le deuil, ils élèvent ensemble deux enfants, ils travaillent ensemble, ils vieillissent ensemble, mais peut-on entrer dans le mystère de l’autre ?
La chronique des Parker, qui se déroule sur plus d’un demi-siècle, est aussi l’histoire d’un pays et d’un paysage qui se transforment. Ils ont construit leur foyer dans le bush, mais il n’en reste plus grand-chose au seuil de leur mort. Morcelé et vendu, il devient une banlieue de Sydney. Ainsi, « toutes choses s’entrelacent et se dissolvent à cette heure d’avant les étoiles. » White célèbre l’extraordinaire et banale poésie inhérente à la vie de chaque être humain.
Pourquoi cela dérange
Ce récit, bien que fictionnel, résonne avec une réalité troublante : celle des promesses politiques qui s’effritent face aux changements sociaux et environnementaux. Les discours des dirigeants, qui promettent stabilité et prospérité, se heurtent à la dureté du quotidien. Les Parker, tout comme de nombreuses familles, se retrouvent à la croisée des chemins, entre leurs racines et un avenir incertain.
Ce que cela implique concrètement
La transformation du paysage, de la ferme familiale à la banlieue de Sydney, symbolise la perte d’identité et de culture face à une urbanisation galopante. Les décisions politiques, souvent déconnectées des réalités vécues par les citoyens, exacerbent ce phénomène. Les promesses de développement durable se révèlent parfois être des mirages, laissant les populations face à des choix douloureux.
Lecture satirique
Dans un monde où les politiques ultraconservatrices se vantent de défendre les valeurs traditionnelles, il est ironique de constater que ces mêmes valeurs sont souvent sacrifiées sur l’autel du progrès économique. Les Parker, en quête de permanence, se retrouvent à vivre une réalité où tout change, et où les discours politiques ne font que masquer l’absurdité d’une situation qui ne cesse de se dégrader.
Effet miroir international
À l’échelle mondiale, cette situation n’est pas unique. Les États-Unis, avec leur rêve américain en déliquescence, et la Russie, où les discours nationalistes cachent une réalité économique précaire, illustrent parfaitement cette tendance. Les promesses de grandeur se heurtent à une réalité bien plus complexe, où les citoyens se retrouvent souvent démunis face à des choix imposés par des élites déconnectées.
À quoi s’attendre
À l’avenir, il est probable que cette quête de permanence se poursuive, mais avec une intensité croissante. Les tensions entre tradition et modernité, entre promesses politiques et réalités vécues, risquent de s’accentuer. Les Parker, tout comme tant d’autres, devront naviguer dans un monde en constante évolution, où chaque décision peut avoir des conséquences profondes.
Sources
Source : www.monde-diplomatique.fr