La souveraineté culturelle en danger : qui racontera nos histoires ?

Mise à jour le 2026-03-26 15:44:00 : Les politiques culturelles en Europe sont de nouveau au cœur des débats, face à la montée de l’extrême droite.

Ces dernières années, les politiques culturelles sont redevenues un sujet de débat en Europe. Dans plusieurs pays de l’Union européenne, la montée de l’extrême droite s’accompagne de critiques croissantes à l’égard des subventions publiques au secteur culturel, jugées coûteuses ou inefficaces. Dans un environnement médiatique de plus en plus structuré par quelques grandes plateformes états-uniennes, que signifie encore soutenir une production audiovisuelle souveraine ? Que risque une société lorsqu’elle affaiblit sa capacité à produire et à diffuser ses propres histoires ?


Chaque printemps à Lille (Nord), le festival Séries Mania, dont la saison 2026 s’achève ce vendredi 27 mars, rassemble des milliers de spectateurs, professionnels et créateurs autour des séries télévisées du monde entier. Devenu le plus grand événement mondial consacré aux séries, le festival a attiré plus de 108 000 visiteurs et près de 5 000 professionnels issus de 75 pays en 2025. L’événement est en grande partie soutenu par des financements publics : collectivités locales, le Centre national du cinéma (CNC) et l’Union européenne (UE).

Derrière les tapis rouges, le Rassemblement national (RN) a critiqué ce type d’investissements au nom d’un argument simple : la culture devrait fonctionner comme n’importe quel marché. Si une œuvre trouve son public, elle survivra ; sinon, elle disparaîtra.

Mais cette vision fait fi d’un élément central : la production culturelle ne se limite pas à des biens économiques. Elle constitue aussi un écosystème de récits, qui façonne la manière dont une société se comprend et se projette.

Le marché ne mesure pas tout

L’argument du RN repose sur une logique de rentabilité immédiate. Pourtant, des séries comme Dix pour cent (2015-2020), Lupin (depuis 2021), Borgen (Danemark, 2010-2022), ou La Casa de Papel (Espagne, 2017-2021) ne sont pas de simples produits : ce sont des miroirs collectifs. Leur impact social dépasse souvent leurs performances commerciales immédiates, tout en s’inscrivant parfois dans un succès international à long terme, largement amplifié par les plateformes américaines.

Les chercheurs en économie de la culture soulignent depuis longtemps que les biens culturels produisent de nombreuses externalités positives : non seulement le renforcement de la langue (argument fétiche du RN), mais aussi la transmission culturelle, l’innovation et l’inspiration et le rayonnement international.

Le rapport de l’Unesco sur les industries culturelles et créatives face à la pandémie de Covid-19 montre, par exemple, que ces secteurs génèrent non seulement des revenus économiques, mais aussi des bénéfices sociaux, notamment en matière d’éducation et de participation culturelle.

Les festivals, comme Séries Mania, et les mécanismes publics de soutien permettent précisément de prendre en compte ces effets plus larges, que le marché seul peine à valoriser.

Les histoires changent les attitudes et les comportements

Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales étudient l’effet des récits sur les individus. Les recherches sur la « transportation narrative », développées par mes collègues et moi, montrent que les histoires peuvent modifier les attitudes et les comportements lorsqu’un public est immergé dans un récit. Dans cet état d’immersion, les spectateurs deviennent plus réceptifs aux idées et aux valeurs portées par l’histoire.

Notre recherche montre ainsi que les récits influencent la persuasion, les émotions et les attitudes du public. Nos travaux sur la narration et sa réception confirment que l’engagement narratif peut même affecter durablement des décisions et des comportements.

Ces résultats dépassent largement la communication commerciale. Ils suggèrent que les récits médiatiques contribuent à structurer les représentations collectives, qu’il s’agisse de valeurs sociales, de visions du futur ou d’identité collective. Comme le résume une maxime souvent attribuée aux Hopis, peuple autochtone d’Amérique du Nord :

« Ceux qui racontent les histoires gouvernent le monde. »

Autrement dit contrôler les récits revient à orienter la manière dont une société comprend la réalité.

Les histoires partagées comme espaces de médiation culturelle

Enfin, les événements culturels jouent aussi un rôle civique. Selon les travaux sur l’expérience culturelle immersive, les histoires partagées créent des lieux de rencontre entre territoires, générations et milieux sociaux. Ils offrent une communauté partagée où les récits circulent et où les spectateurs peuvent débattre de questions contemporaines à travers la fiction.

Dans une période marquée par la fragmentation médiatique et la polarisation politique, ce forum public remplit une fonction non négligeable dans la cohésion démocratique.

Une infrastructure narrative

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement celle du financement d’une industrie. Elle concerne la capacité d’une société à maintenir ce que l’on pourrait appeler une infrastructure narrative au-delà du marketing.

Comme les infrastructures physiques (routes, réseaux numériques, etc.), cette infrastructure est rarement visible. Pourtant, loin d’être un luxe, elle permet la circulation des idées, des imaginaires et des identités.

La recherche sur le rôle des récits dans l’imagination des futurs montre que les histoires structurent profondément les perceptions collectives. Elles influencent la manière dont les individus interprètent les événements sociaux ou politiques. Plus largement, le travail sur les imaginaires collectifs souligne que les représentations culturelles contribuent à orienter la manière dont les sociétés envisagent leurs transformations et leur avenir.

Affaiblir les institutions qui soutiennent la création culturelle ne signifie donc pas seulement produire moins d’œuvres. Cela peut aussi réduire la disponibilité des récits.

Produire des récits, une forme de souveraineté

Dans ce contexte, soutenir la création audiovisuelle revient aussi à soutenir la capacité d’un pays à produire ses propres histoires. Ce soutien est donc un levier de souveraineté.

Le politiste Joseph Nye, professeur à Harvard, a popularisé le concept de soft power : l’influence qu’un pays exerce non par la contrainte, mais par l’attraction culturelle et symbolique. Les États-Unis ont longtemps exercé cette influence à travers Hollywood et les séries télévisées. Plus récemment, la Corée du Sud a renforcé sa visibilité internationale grâce à ses films, sa musique et ses séries, phénomène souvent qualifié de K-wave ou de hallyu (« vague coréenne »). Les anime japonais sont aussi souvent cités comme exemples de cette influence narrative.

Les industries culturelles représentent ainsi une part importante de l’économie française : 2,9 % du PIB en 2024, plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires et environ 586 000 emplois directs. Comme le souligne le rapport « Creative Economy Outlook » des Nations unies, les secteurs créatifs contribuent aussi au rayonnement international du pays. Dans un contexte où les budgets de production tendent à orienter la création vers des formats facilement exportables, les institutions, comme le CNC en France, ou le Forum européen du film, jouent donc un rôle stratégique.

Dans ce contexte, réduire fortement les soutiens culturels peut avoir un effet paradoxal : affaiblir la capacité d’un pays à produire et à diffuser ses propres récits, au moment même où les plateformes américaines structurent de plus en plus la circulation des contenus. La réalisatrice afghane Shahrbanoo Sadat résume ce problème ainsi :

« L’Afghanistan n’a pas d’industrie cinématographique, et il est souvent mal représenté par les films réalisés par des cinéastes internationaux. Le seul type de film que l’on attend est un drame de guerre. »

Financer des récits, c’est aussi financer une identité collective

À court terme, réduire les subventions culturelles peut sembler une décision budgétaire parmi d’autres. Mais à plus long terme, la question devient celle de la souveraineté narrative : qui produit les histoires qui circulent dans une société ?

Les récits ne se contentent pas de divertir : ils tissent la trame de la démocratie. Les festivals, les institutions et les programmes de soutien contribuent ainsi à maintenir un espace où les récits peuvent être produits, expérimentés et partagés.

Dans un environnement médiatique dominé par quelques grandes plateformes américaines, les politiques culturelles jouent souvent un rôle de contrepoids. Elles permettent de maintenir des voix, des perspectives et des formats français et européens.

Autrement dit, ce que financent les politiques culturelles ne se limite pas à des films ou à des séries. Elles soutiennent un écosystème de création et de circulation des histoires qui participent à la construction d’une identité collective. Et lorsqu’un pays affaiblit cet écosystème, il ne perd pas seulement une industrie. Il risque aussi de perdre une partie de sa capacité à raconter le monde et à se raconter lui-même.

Sources

Source : The Conversation

Source : Le Monde

Source : UNESCO

Visuel d’illustration — Source : theconversation.com

Source d’origine : Voir la publication initiale

Date : 2026-03-26 15:44:00 — Site : theconversation.com


Auteur : Cédric Balcon-Hermand — Biographie & projets

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Publié le : 2026-03-26 15:44:00 — Slug : demain-qui-produira-les-recits-qui-faconnent-nos-societes

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