La Guerre des Communautés à Bobigny : Quand l’Identité Éclipse la Politique

À Bobigny, la campagne électorale a révélé un clivage communautaire si profond qu’il en devient presque comique. Entre rivalités ethniques et discours identitaires, la politique locale semble avoir perdu le nord.

Dans le théâtre politique de Bobigny, les acteurs principaux ne sont pas seulement des candidats, mais des communautés entières, armées de leurs griefs et de leurs attentes. Ugo Portier, professeur et citoyen engagé, nous plonge dans cette réalité où la question communautaire a pris le pas sur tout le reste. Qui aurait cru qu’un simple scrutin municipal pourrait faire éclater au grand jour des fractures aussi profondes ?

Ce qui se passe réellement

Une campagne électorale est la mise à nu la plus crue d’un territoire. À Bobigny, ce n’était pas ma première, mais je n’avais jamais senti un tel poids des clivages communautaires. Si le débat d’idées n’a pas disparu, les préoccupations quotidiennes se doublent désormais d’une lecture identitaire de plus en plus présente.

Sur le terrain, les paroles sont brutales. À plusieurs reprises, des Balbyniens d’origine maghrébine, souvent âgés, m’ont interpellé sur le maire, Abdel Sadi : « Il nous a abandonnés, il donne tous les logements aux Tamouls. » L’accusation me semble injuste – la mairie communiste accompagne les nouveaux arrivants comme elle l’a toujours fait – mais elle révèle une fracture. À Bobigny, les familles algériennes, souvent kabyles, installées depuis les années soixante, forment le socle « historique » de la ville. Les vagues migratoires successives ont toujours généré des frictions, mais ces clivages s’exposent aujourd’hui sans filtre sur la scène politique.

Rivalités inter et intracommunautaires

Deux jours après la victoire d’Abdel Sadi, le compte Facebook « Bobigny Community », soutien de la droite locale, livrait sa grille de lecture du scrutin. Pour expliquer le succès communiste, il avançait une raison majeure : « le vote de la communauté sri-lankaise ». Le propos était explicite : « Pendant que beaucoup de Balbyniens – notamment les jeunes des quartiers issus de l’immigration des années quatre-vingt-dix – se détachent d’un système politique dans lequel ils ne se reconnaissent plus, certains réseaux, eux, continuent de se mobiliser efficacement. » En clair : le poids des communautés installées s’efface devant l’organisation des arrivées récentes.

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Dans les états-majors de Seine-Saint-Denis, la représentativité a glissé de la classe sociale vers l’ingénierie ethnique. Les cadres de La France insoumise avaient « annoncé la couleur » avant les municipales : il fallait des têtes de liste « racisées ». Derrière l’affichage, l’équilibre interne des communautés fait l’objet d’un agencement méticuleux. Chaque liste de candidats devient un puzzle où l’on soupèse les origines pour s’assurer une représentation électorale segmentée.

Cette lutte pour les places et l’influence exacerbe les rivalités inter et intracommunautaires. Chaque citoyen est sommé de choisir son camp, sous peine d’être frappé d’excommunication symbolique. À Saint-Denis, le groupe Facebook « Jeunesse Franc-Moisin » a soutenu la candidature de Bally Bagayoko durant toute la campagne (et est régulièrement « liké » par le candidat). Sur leur page, un visuel a assimilé Blaise Ndjinkeu, colistier noir de Mathieu Hanotin, au personnage de Stephen dans le film Django Unchained. Dans cette œuvre de Quentin Tarantino, Stephen est l’esclave qui collabore avec les maîtres esclavagistes contre ses semblables. C’est une accusation habituelle de « nègre de maison ». Bally Bagayoko n’a jamais critiqué cette publication.

Obsession pour la couleur de peau

Durant la campagne, les soutiens de Bally Bagayoko ont alimenté un récit anticolonial : « Débarrassons-nous d’Hanotin, cet administrateur colonial » écrit l’un d’eux. « Franchement, je ne sais pas ce que font les Français d’origine algérienne au PS », écrit un autre.

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Cette obsession pour la couleur de peau finit par virer au procès d’intention permanent. Début janvier, la polémique s’est ainsi nichée jusque dans les cartes de vœux de la mairie de Saint-Denis. Bally Bagayoko s’est indigné qu’un des visuels ne laisse apparaître que le bras d’une femme noire aux côtés de deux personnes blanches, dénonçant un « blanchiment numérique » et une « amputation symbolique ». À Saint-Denis, le résultat électoral a d’ailleurs semblé valider l’efficacité de cette stratégie de la tension communautaire permanente.

La victoire de Bally Bagayoko a ensuite déclenché un acharnement médiatique souvent malhonnête. On lui a reproché le désarmement de sa police? C’était une promesse de campagne dont les électeurs sont comptables. Son rappel à la neutralité des agents ? Une pratique classique pour tout nouveau maire craignant l’inertie d’une administration héritée.

Retrouver l’universalisme républicain

Mais le débat de fond a été balayé par un sentiment de harcèlement. Aux critiques politiques se sont mêlées des insultes racistes, soudant un large front de soutien lors du rassemblement du 4 avril. Si cette solidarité est légitime, elle a aussi servi de carburant aux discours identitaires. En transformant l’élu en cible raciale, s’est renforcée l’idée d’un acharnement contre les « racisés ».

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En Seine-Saint-Denis, l’ethnie devient peu à peu identité politique. C’est ici que réside le plus grand péril. Le clivage binaire entre « racisés » et « non-racisés », pilier du logiciel des Insoumis, est une illusion qui ne résistera pas à la réalité du terrain. Comme à Bobigny, où les tensions entre populations « historiques » et nouveaux arrivants affleurent déjà, la fragmentation ne s’arrêtera pas à l’imaginaire anticolonial. Elle se déclinera en autant de sous-groupes rivaux, chacun réclamant sa part d’influence ou de places. Les maires qui ont misé sur l’identité pour conquérir le pouvoir risquent de se retrouver prisonniers de conflits intercommunautaires qu’ils ne maîtriseront plus. Seul l’universalisme républicain, en refusant de comptabiliser les origines pour ne considérer que le citoyen, reste capable d’empêcher cette balkanisation.

Pourquoi cela dérange

Cette obsession communautaire ne fait que renforcer les clivages, au lieu de favoriser l’unité. Les discours politiques se transforment en véritables compétitions de victimisation, où chaque groupe cherche à tirer la couverture à lui. Une situation qui, au lieu de résoudre les problèmes, ne fait qu’en créer de nouveaux.

Ce que cela implique concrètement

Les conséquences sont déjà visibles : tensions croissantes, rivalités exacerbées et un climat de méfiance qui s’installe. La politique devient un champ de bataille identitaire, où les véritables enjeux sociaux sont relégués au second plan.

Lecture satirique

Il est presque comique de voir comment des élus, censés rassembler, se transforment en chefs de guerre communautaires. Les promesses d’unité se heurtent à la réalité d’un territoire fracturé, où chaque voix compte, mais pas pour les raisons qu’on espérait. La farce politique de Bobigny pourrait presque être un sketch de comédie satirique, tant elle est marquée par l’absurde.

Effet miroir international

À l’échelle mondiale, cette dérive identitaire n’est pas sans rappeler les discours de certains leaders autoritaires qui exploitent les divisions pour mieux régner. Que ce soit aux États-Unis ou en Russie, la manipulation des identités ethniques et raciales est devenue une arme redoutable. À Bobigny, on pourrait presque croire que les leçons de ces régimes ont été soigneusement étudiées.

À quoi s’attendre

Si cette tendance se poursuit, nous pourrions assister à une fragmentation encore plus poussée des communautés, avec des conséquences imprévisibles pour la cohésion sociale. Les maires, pris au piège de leurs propres stratégies identitaires, risquent de voir leur pouvoir s’effriter face à des rivalités qu’ils ne peuvent contrôler.

Sources

Source : www.marianne.net

Visuel — Source : www.marianne.net
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