La fin du règne des agriculteurs européens : un tournant politique majeur

Mise à jour le 2026-01-22 16:00:00 : L’accord de libre-échange avec le Mercosur marque un changement significatif dans la politique agricole européenne.

Être président de la France, c’est se soumettre à un calendrier de rituels très codifiés. Chaque réveillon du Nouvel An, Emmanuel Macron, comme ses prédécesseurs, prononce un discours télévisé à la nation. Le 14 juillet, jour de la fête nationale, il passe en revue les troupes qui défilent sur les Champs-Élysées. Et le dernier week-end de février, il passe la journée à caresser des vaches au Salon de l’Agriculture.

L’exception agricole française

Cette ferme éphémère située à la périphérie de Paris est au monde rural ce que la Fashion Week est aux citadins chics, avec des génisses comme top-modèles à admirer. La visite du président est l’occasion pour lui de montrer sa fidélité à tout ce qui touche à l’agriculture. De l’aube au crépuscule, il est censé caresser les bêtes venues de toutes les campagnes, exprimer son plaisir à chaque tranche de fromage et de saucisson qui lui est tendue, serrer la main de chaque agriculteur et hocher gravement la tête devant leurs griefs sans fin. En 2024, M. Macron a annulé un appel avec le président américain et les autres dirigeants du G7 pour passer 13 heures au salon. L’année dernière, il a réduit sa visite à seulement 12 heures pour faire face à une urgence nationale.

“Quel autre secteur d’activité économique, qui ne représente qu’environ 1 % du PIB et emploie un nombre de personnes en constante diminution, pourrait susciter une telle attention politique ?”

Quel autre secteur d’activité économique, qui ne représente qu’environ 1 % du PIB et emploie un nombre de personnes en constante diminution, pourrait susciter une telle attention politique ? Bienvenue en Europe, un territoire qui semble parfois être gouverné uniquement dans l’intérêt des agriculteurs.

Mercosur, le dernier crime de lèse-agriculteurs de l’Europe

M. Macron n’est pas le seul à vénérer ostensiblement la brigade des tracteurs. De Dublin à Athènes, les décideurs politiques, qui ne savent peut-être pas eux-mêmes à quoi sert chaque partie d’une vache, traitent les agriculteurs avec la même affection sirupeuse que les grands-parents réservent aux tout-petits. L’Union européenne couvre un continent largement urbanisé, mais elle donne parfois l’impression d’être un club de subventions agricoles doté d’un drapeau et d’un parlement. Environ un tiers du budget de l’Union est consacré aux agriculteurs, principalement par le biais de la politique agricole commune (PAC), la vache sacrée de l’agenda politique. Le traité fondateur de l’Union stipule que les agriculteurs doivent avoir droit à un “niveau de vie équitable”, un privilège qui n’est mentionné pour aucune autre catégorie de citoyens.

“L’Union européenne couvre un continent largement urbanisé, mais elle donne parfois l’impression d’être un club de subventions agricoles doté d’un drapeau et d’un parlement”

Pourtant, même les vaches sacrées peuvent finir par aller à l’abattoir. Une série de mesures récentes suggère que le quasi-monopole des agriculteurs sur la sympathie politique est en train de s’estomper. Le 17 janvier, l’UE a signé un accord de libre-échange avec le Mercosur, un club de pays d’Amérique du Sud qui comprend le Brésil et l’Argentine. Cet accord était en cours de négociation depuis plus de 25 ans, sous l’impulsion des intérêts industriels qui recherchent de nouveaux marchés pour les voitures et les machines électriques. Leurs efforts ont été contrariés par les agriculteurs, réticents à entrer en concurrence avec certains des pays les plus réputés au monde pour l’élevage bovin. Pourtant, le 9 janvier, une majorité “qualifiée” des gouvernements nationaux de l’UE a voté en faveur de l’accord. D’autres accords commerciaux avec des puissances agricoles sont en cours de négociation, notamment avec l’Inde et l’Australie.

L’adhésion de l’Ukraine

D’autres exemples de “lèse-agriculteurs” ont fait surface. La perspective d’une intégration de l’Ukraine à l’UE semble plus réaliste que jamais ; une adhésion rapide pourrait être nécessaire pour conclure un accord de paix avec la Russie. Les inquiétudes des militaires quant à ce que cela pourrait signifier pour la sécurité du continent ne sont rien comparées à celle des agriculteurs à l’idée d’accueillir un pays dont le sol est si fertile que son drapeau national symbolise un champ de blé doré. L’Ukraine possède plus de terres arables que la France et l’Allemagne réunies, dont une grande partie est exploitée par de vastes conglomérats agricoles. Sans réforme, une grande partie de l’argent distribué par la PAC finirait entre les mains des Ukrainiens.

Lobbying contre les menaces sur la PAC

Mais le pire pour les paysans partisans de la fourche, c’est peut-être que le programme d’aide aux agriculteurs n’est plus aussi sacro-saint qu’il l’était autrefois. En juillet, la Commission européenne a présenté une proposition de budget à long terme qui laissait entrevoir des réductions de la PAC d’environ 30 % en termes réels. Les agriculteurs, habitués depuis longtemps à être comblés d’argent par Bruxelles, se sentent désormais malmenés par les édits bureaucratiques. Dans le cadre de ses politiques environnementales, l’UE a fait pression pour réduire les pratiques qui sous-tendent l’agriculture intensive, par exemple l’utilisation excessive de pesticides. Des responsables ont même suggéré aux consommateurs de réduire leur consommation de viande.

“Pour obtenir le soutien nécessaire à la conclusion de cet accord, la Commission a annulé certaines des réductions prévues dans le cadre de la PAC à partir de 2028”

Les agriculteurs n’ont pas été complètement écrasés par le bulldozer. Grâce à d’importants efforts de lobbying, impliquant parfois des projections de fumier, l’accord avec le Mercosur prévoit des quotas stricts sur la quantité de viande pouvant entrer dans l’UE. Pour obtenir le soutien nécessaire à la conclusion de cet accord, la Commission a annulé certaines des réductions prévues dans le cadre de la PAC à partir de 2028. Les agriculteurs ont également bénéficié d’autres avantages. Les règles relatives aux obligations administratives, au bien-être animal et à l’utilisation des pesticides ont été assouplies. Si l’Ukraine adhère à l’Union, ses agriculteurs ne bénéficieront des avantages de la PAC, voire d’un accès complet aux marchés de l’UE, qu’après de nombreuses années.

Poids politique en déclin

Mais le déclin du poids politique des agriculteurs semble inexorable. Il s’explique en grande partie par des priorités concurrentes. Un accord avec le Mercosur a longtemps été un simple “plus” pour l’UE, mais à l’ère des droits de douane américains et du déferlement des exportations chinoises, il est devenu un impératif géopolitique que même les agriculteurs ne peuvent plus freiner. Partout en Europe, les budgets sont serrés : chaque euro dépensé pour l’agriculture est un euro de moins pour la défense ou pour renforcer la compétitivité industrielle. Les agriculteurs pouvaient autrefois faire valoir qu’ils contribuaient à préserver la souveraineté de l’Europe en garantissant sa sécurité alimentaire. Mais la PAC favorise un système qui conduit à des excédents alimentaires, et donc à des exportations. Si l’Europe veut s’isoler du monde extérieur, elle pourrait dépenser son argent à d’autres fins, comme le remplacement des importations industrielles.

Garant de paix sociale et de démocratie

L’argument le plus convaincant des agriculteurs pour les dirigeants politiques est que le soutien aux zones rurales contribue à maintenir la paix sociale. “Le rôle des agriculteurs ne se limite pas à la production alimentaire. Nous sommes des stabilisateurs de la démocratie au sein de l’UE”, affirme Massimiliano Giansanti, président du COPA, un important groupe de pression agricole. La droite populiste a fait des progrès dans les zones rurales, profitant du sentiment des agriculteurs d’avoir été laissés sur le bord de la route. En France, l’épidémie dermatose nodulaire bovine a mis le secteur à rude épreuve. Pire encore, en raison de cette maladie, le Salon de l’Agriculture de cette année ne présentera aucune vache. Mais que va faire M. Macron pendant toutes ces heures ?

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

Ce qu’il faut savoir

  • Le fait : L’accord de libre-échange avec le Mercosur marque un tournant pour les agriculteurs européens.
  • Qui est concerné : Les agriculteurs européens et les décideurs politiques.
  • Quand : Accord signé le 17 janvier 2026.
  • Où : Union européenne et pays du Mercosur.

Sources

Source : Le Nouvel Économiste

Source : The Economist

Visuel d’illustration — Source : www.lenouveleconomiste.fr

Source d’origine : Voir la publication initiale

Date : 2026-01-22 16:00:00 — Site : www.lenouveleconomiste.fr


Auteur : Cédric Balcon-Hermand — Biographie & projets

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Publié le : 2026-01-22 16:00:00 — Slug : la-fin-du-regne-des-agriculteurs-europeens

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