Une mémoire devenue centrale
Entre 1943 et 1945, des forces insurgées ukrainiennes ont attaqué des civils polonais en Volhynie, en Galicie orientale et dans la région de Chełm. Le bilan est estimé à près de 100 000 morts. Des Polonais, notamment des membres de l’Armée de l’Intérieur, ont ensuite mené des représailles contre des civils ukrainiens, faisant près de 20 000 morts. Les historiens débattent encore du nombre précis de victimes, de la qualification des crimes et du degré de coordination entre les organisations impliquées.
Longtemps peu connue du grand public polonais, cette tragédie a pris une place croissante dans le débat national. Le Parlement a instauré en 2016 une journée de commémoration le 11 juillet. Selon les chiffres cités dans le reportage, 20 % des Polonais disaient bien connaître les massacres en 2008, contre 64 % en 2023. En 2023, 92 % déclaraient en avoir entendu parler.
Cette attention accrue intervient alors que les relations entre Varsovie et Kiev sont à la fois étroites et traversées de différends. Depuis l’invasion russe à grande échelle en février 2022, la Pologne soutient l’Ukraine et accueille près d’un million de réfugiés ukrainiens bénéficiant d’une protection temporaire. Les désaccords sur les céréales, l’agriculture, l’aide militaire et l’accueil des réfugiés alimentent aussi les débats politiques dans les deux pays.
Le soutien à l’accueil a, lui aussi, évolué. Il était de 94 % dans les mois suivant l’invasion russe, selon les données rapportées. En juillet 2026, 52 % des Polonais s’y opposaient, tandis que 42 % y restaient favorables.
Des griefs historiques aux discours actuels
Daryna Sydorenko, de l’ONG Alliance 24/08, coordonne un observatoire qui suit les discours de haine anti-ukrainiens, la désinformation et les incidents violents en Pologne. Son équipe analyse la façon dont des messages circulent entre comptes anonymes, chaînes Telegram, personnalités politiques et médias. Elle a constaté une hausse des commentaires hostiles envers les Ukrainiens sur Facebook, TikTok, Telegram et LinkedIn, ainsi qu’un lien entre la progression de propos haineux sur Telegram et des agressions dans la vie réelle.
La journaliste et analyste Anna Mierzyńska estime que des récits sur les atrocités des années 1940 sont parfois associés à des messages négatifs sur les Ukrainiens vivant aujourd’hui en Pologne. Parmi les thèmes relevés figurent l’idée que les Ukrainiens représenteraient une menace physique ou pourraient revendiquer des territoires polonais après la guerre. Les réfugiés sont aussi rendus responsables de difficultés déjà présentes dans le pays, comme la pression sur l’emploi, les soins de santé ou les écoles.
Les exhumations des victimes de Volhynie, demandées notamment par des groupes d’extrême droite, n’ont pas fait disparaître ces discours, observe Mierzyńska. Des spécialistes polonais ont commencé des travaux en juillet 2026 à Ostrówki et Wola Ostrowiecka, avec l’accord des autorités ukrainiennes. Elle juge que certains acteurs continuent d’utiliser le passé pour réduire le soutien à l’Ukraine, même lorsque des démarches sont engagées pour répondre aux griefs historiques.
Des réseaux sociaux aux agressions
Les exemples suivis par l’observatoire montrent comment ces récits peuvent prendre des formes concrètes. Dans une affaire de contrefaçon impliquant deux suspects polonais, un Ukrainien et un Russe, des médias ont, selon l’équipe, mis en avant la seule nationalité ukrainienne dans un titre. Sur Telegram, une vidéo d’un Ukrainien sanctionné pour une infraction routière a suscité des appels à son expulsion et des généralisations sur le comportement des Ukrainiens.
Des références à Stepan Bandera et à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne apparaissent également dans des messages hostiles. Sydorenko rapporte qu’un agresseur verbal a traité des adolescents ukrainiens d’« enfants banderistes » et leur a ordonné de retourner en Ukraine. En juillet, à Wrocław, un couple ukrainien a été agressé devant une supérette pour avoir parlé ukrainien, selon le cas mentionné dans le reportage.
Les spécialistes cités soulignent que des contenus anti-ukrainiens circulent aussi dans des milieux pro-russes et d’extrême droite. Ils avertissent toutefois qu’une partie de ces messages est reprise par des citoyens sans lien établi avec le Kremlin. Des récits apparus sur des chaînes anonymes peuvent ensuite être relayés par des influenceurs, des responsables politiques ou des médias, parfois par le biais de titres accrocheurs.
Pour Anna Mierzyńska, la vérification des faits ne suffit pas à contrer des campagnes qui jouent sur la répétition et les émotions. Elle met aussi en avant l’intégration, l’apprentissage mutuel et la confiance entre Polonais et Ukrainiens. Le travail de recherche et d’identification des victimes de la guerre, mené en coopération avec l’Ukraine, reste au cœur d’un différend historique qui pèse sur les relations entre les deux pays.
Source : Voxeurop (voxeurop.eu)
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Auteur : Adrian Burtin



