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Décryptage

Casseurs en France : réseaux, financement et enquêtes

Cortège syndical lors d'une manifestation contre la loi Travail à Paris le 17 mai 2016.

Casseurs en France : des groupes coordonnés, mais qui les commande ?

Des manifestations contre la loi Travail en 2016 aux mobilisations contre la réforme des retraites en 2023, les mêmes interrogations reviennent : comment des groupes violents peuvent-ils se mobiliser rapidement dans plusieurs villes ? Qui les organise, qui les finance et pourquoi est-il si difficile d’identifier leurs responsables ? Une enquête parlementaire apporte des réponses, mais laisse aussi apparaître les limites du suivi judiciaire.

Enquête et décryptage par Cédric Balcon, Artia13.city.

Cortège syndical lors d'une manifestation contre la loi Travail à Paris le 17 mai 2016
Manifestation contre la loi Travail à Paris, le 17 mai 2016. Photographie de Poudou99, licence CC BY-SA 4.0. Source de l’image. Illustration du contexte des mobilisations, sans prétendre représenter des auteurs de violences.

À chaque grande journée de mobilisation, le même scénario semble se répéter : un cortège de manifestants, des affrontements en marge du parcours, des vitrines brisées, du mobilier urbain détruit et des images qui tournent en boucle sur les chaînes d’information. Puis vient la question que les responsables politiques posent rarement jusqu’au bout : qui a préparé les violences, qui a donné les consignes et qui peut réellement être tenu pour responsable ?

Le phénomène n’est pas nouveau. Les manifestations contre la loi Travail en 2016, celles des 1er mai 2018 et 2019, le mouvement des Gilets jaunes et les mobilisations contre la réforme des retraites en 2023 ont replacé cette question au centre du débat public.

La répétition de scènes comparables dans plusieurs villes nourrit une hypothèse : derrière les individus qui cassent, existerait-il une organisation plus vaste, voire des commanditaires politiques ou géopolitiques ? L’hypothèse mérite un examen sérieux. Mais une enquête sérieuse commence par distinguer ce que les faits démontrent de ce qu’ils permettent seulement de supposer.

1. Une enquête parlementaire a bien recherché la structure et les financements des groupes violents

Contrairement à l’impression selon laquelle personne n’aurait cherché à comprendre le fonctionnement des groupes violents, l’Assemblée nationale a créé, le 10 mai 2023, une commission d’enquête consacrée précisément à leur structuration, leur financement, leurs moyens et leurs modes d’action.

Le rapport n° 1824, déposé le 7 novembre 2023, porte sur les manifestations et rassemblements intervenus entre le 16 mars et le 3 mai 2023. Il traite notamment des mobilisations contre la réforme des retraites et des événements de Sainte-Soline.

La commission a conduit 39 auditions et tables rondes. Elle a entendu des représentants de la police et de la gendarmerie, des services de renseignement, des responsables politiques, des syndicats, des chercheurs, des journalistes et des personnes appartenant aux milieux militants concernés.

Le rapport et les comptes rendus des auditions sont consultables sur le site de l’Assemblée nationale :

À retenir

Une commission parlementaire n’est pas une enquête pénale : elle examine les faits, recueille des témoignages et formule des constats. Les policiers, les magistrats et les services compétents sont chargés, dans le cadre légal applicable, des investigations et des poursuites. L’existence du rapport ne signifie donc ni que toutes les responsabilités ont été établies ni que toutes les questions judiciaires sont résolues.

2. Des groupes capables de se coordonner, sans chef national identifié

Le premier enseignement du rapport est important. Les services de renseignement décrivent une mouvance composée de groupes affinitaires, dont le degré d’organisation varie, plutôt qu’une organisation nationale dotée d’une direction centralisée.

Le Service central du renseignement territorial (SCRT) a notamment indiqué à la commission qu’il n’existait pas de chef central des Black Blocs avec une hiérarchie nationale clairement définie. Le président de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), auditionné dans le même cadre, a également déclaré que les éléments dont il disposait ne permettaient pas de conclure à l’existence d’un complot national coordonné.

Ces témoignages ne signifient pas que les groupes seraient incapables de préparer une action commune. Ils indiquent que les services n’ont pas identifié, dans les éléments présentés à la commission, une structure pyramidale nationale comparable à celle d’une organisation disposant d’une direction, de responsables locaux et d’une chaîne de commandement formalisée.

La distinction est essentielle. L’absence de chef unique ne signifie pas l’absence de coordination. Des personnes qui se connaissent, partagent des convictions et ont déjà participé à des affrontements peuvent organiser une action ponctuelle sans constituer une organisation centralisée.

3. Comment expliquer des violences presque simultanées dans plusieurs villes ?

Cortège de la manifestation parisienne du 28 mars 2023 contre la réforme des retraites
Cortège parisien du 28 mars 2023. Photographie de Jules*, licence CC BY-SA 4.0. Source de l’image. Cette photographie illustre une mobilisation sociale ; elle ne permet pas d’identifier les auteurs de violences.

La simultanéité apparente est l’un des principaux arguments avancés pour soupçonner l’existence d’une organisation supérieure. Pourtant, plusieurs mécanismes peuvent produire un résultat comparable sans qu’un commanditaire central soit nécessaire.

Des journées nationales préparées à l’avance

Lorsqu’une mobilisation nationale est annoncée, les manifestations ont lieu le même jour dans de nombreuses villes. Les cortèges syndicaux, les rassemblements étudiants et les autres mouvements disposent de leurs propres appels, calendriers et réseaux militants. Les groupes susceptibles de participer aux affrontements connaissent eux aussi ces rendez-vous.

Il n’est donc pas surprenant que des incidents se produisent le même jour dans plusieurs agglomérations. Le fait que les manifestations soient coordonnées ne démontre pas que tous les actes de violence le soient par une seule organisation.

Des groupes mobiles et des tactiques qui circulent

Dans un bilan publié le 8 juin 2018, le ministère de l’Intérieur évoquait déjà des groupes radicaux mobiles et présents notamment à Paris, Lyon, Nantes et Rennes. La mobilité d’activistes entre les villes constitue donc une piste documentée, et non une simple spéculation.

Le rapport parlementaire de 2023 décrit également une préparation parfois rapide, fondée sur les relations personnelles et des échanges numériques. Les services auditionnés ont signalé un recours fréquent à des messageries chiffrées comme Signal ou Telegram pour mobiliser des membres en fonction des circonstances propres à une manifestation.

Ces outils peuvent permettre de partager rapidement des informations ou de convenir d’un point de rendez-vous. Ils ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’un commandement national, d’un financement extérieur ou d’une opération politique clandestine.

Les Black Blocs ne sont pas une organisation unique

Comme le rappelait également le travail de vérification publié par Le Monde en mai 2018, l’expression « Black Bloc » désigne d’abord une tactique de manifestation, caractérisée notamment par le regroupement d’individus masqués et vêtus de sombre. Elle ne désigne pas nécessairement une structure associative ou un mouvement possédant des responsables identifiés.

Cette organisation souple peut rendre les groupes efficaces sur le terrain tout en compliquant les investigations. Il suffit parfois de relations personnelles et d’une préparation ponctuelle pour qu’un petit nombre d’individus convergent. La dispersion des responsabilités devient alors un problème judiciaire, particulièrement lorsque les personnes impliquées dissimulent leur visage ou changent rapidement de place au sein du cortège.

Lire l’analyse du Monde sur la tactique des Black Blocs.

4. Qui finance ces groupes ? Ce que les auditions permettent réellement d’affirmer

La question du financement est particulièrement sensible. Si des violences étaient commanditées par une organisation politique, un groupe criminel ou un acteur étranger, la recherche de flux financiers pourrait fournir des éléments déterminants. Mais encore faut-il disposer d’éléments matériels.

Sur ce point, le rapport parlementaire de 2023 apporte plusieurs informations précises.

  • Des besoins financiers décrits comme limités : les services auditionnés estiment que les groupes étudiés peuvent agir sans disposer d’une trésorerie importante ni d’une structure financière lourde.
  • Pas de transfert établi depuis des associations subventionnées : le rapport indique qu’aucun élément précis n’avait été porté à la connaissance de la commission permettant d’objectiver des transferts de fonds entre des structures associatives subventionnées par les pouvoirs publics et des groupuscules auteurs de violences.
  • Pas de circuit clandestin établi pour la période étudiée : Tracfin a indiqué avoir diligenté 29 investigations financières depuis 2020 dans le cadre de la prévention des violences collectives. Le service n’avait toutefois pas reçu d’informations faisant état de circuits de financement clandestins destinés à préparer les violences en marge des manifestations contre la réforme des retraites examinées par la commission.
  • Pas de lien identifié avec la criminalité organisée : selon le rapport, les services de renseignement auditionnés n’avaient identifié aucun lien entre la mouvance d’ultragauche examinée et des réseaux relevant de la criminalité organisée.

Ces résultats doivent être interprétés avec précision. Ils ne démontrent pas que tout financement occulte est impossible, ni que chaque groupe et chaque manifestation ont fait l’objet d’une investigation exhaustive. Ils indiquent que, dans le périmètre et au regard des éléments présentés en 2023, les autorités n’ont pas établi les circuits clandestins ou les liens financiers parfois évoqués dans le débat public.

Une question qui reste légitime

Les investigations financières doivent pouvoir vérifier les dons, les achats de matériel, les déplacements et les éventuelles relations entre individus, dans le respect du droit. Mais évoquer l’existence possible d’un financement ne suffit pas à démontrer qu’il existe. Une accusation sérieuse nécessite des documents, des flux identifiés et des liens matériels avec les faits étudiés.

5. Pourquoi les organisateurs présumés sont-ils si difficiles à poursuivre ?

Il faut distinguer trois niveaux de responsabilité.

Le premier est celui de l’auteur matériel : la personne qui dégrade un bien, frappe quelqu’un ou commet une autre infraction identifiable. Le deuxième concerne les participants qui ont contribué à préparer ou à faciliter les faits. Le troisième est celui d’un éventuel organisateur ou commanditaire qui aurait donné des instructions, fourni des moyens ou financé l’opération.

Ces responsabilités ne se confondent pas. L’existence d’un groupe ne suffit pas à prouver qu’une personne en a dirigé l’action. De même, participer à une manifestation ou porter des vêtements sombres ne démontre pas, en soi, la participation à des violences. Pour poursuivre un organisateur, il faut établir son rôle et disposer d’éléments recevables permettant de caractériser sa responsabilité.

Dans les faits, plusieurs obstacles se cumulent : dissimulation des visages, mouvements rapides, dispersion entre différentes rues, absence d’organigramme, communication difficile à exploiter dans le respect du droit et identification parfois tardive des personnes impliquées.

Le bilan officiel du ministère de l’Intérieur pour le 1er mai 2018 illustre l’écart entre l’ampleur des incidents et les différentes étapes de la réponse judiciaire : 283 personnes avaient été interpellées, 109 mesures de garde à vue avaient été recensées et 47 personnes avaient été déférées devant l’autorité judiciaire. Ces chiffres ne signifient pas que toutes les personnes interpellées avaient commis une infraction, ni que les 47 déferrements ont abouti à une condamnation.

Le rapport de 2023 reconnaît par ailleurs que les suites judiciaires restent difficiles à apprécier statistiquement, en raison notamment d’un taux de réponse pénale contrasté et de la nécessité de disposer d’outils statistiques plus fiables.

La critique la plus solide n’est donc pas d’affirmer que la justice ne fait rien. Elle consiste à demander si les données disponibles permettent de suivre correctement les enquêtes, les poursuites, les condamnations et l’identification des personnes qui auraient préparé les violences, au-delà des seuls auteurs interpellés sur place.

Vues du cortège d'une manifestation contre la réforme des retraites à Bourgoin-Jallieu le 16 février 2023
Manifestation du 16 février 2023 à Bourgoin-Jallieu. Photographie de Haldu, licence CC BY-SA 4.0. Source de l’image. L’image illustre l’extension géographique des mobilisations, pas une coordination des actes de violence.

6. Un gouvernement, un parti ou une puissance étrangère derrière les violences ?

Trois hypothèses doivent être examinées séparément, sans les confondre.

L’hypothèse de groupes militants organisés

C’est celle qui correspond le mieux aux éléments publics examinés. Les services décrivent des groupes mobiles, des réseaux relationnels, des préparatifs rapides et des tactiques partagées. Cela permet de parler d’organisation à l’échelle de certains groupes ou de certaines actions, sans démontrer l’existence d’une direction nationale unique.

L’hypothèse d’une manipulation gouvernementale

Les violences peuvent servir politiquement à déplacer l’attention médiatique, à délégitimer une mobilisation ou à justifier un durcissement des mesures de sécurité. Il est donc légitime d’étudier la manière dont le pouvoir politique communique sur les incidents et les utilise dans le débat public.

Mais le fait qu’un gouvernement puisse tirer un avantage politique d’une situation ne prouve pas qu’il l’a provoquée. À la date de cette recherche, les documents consultés ne fournissent pas de preuve établissant que le gouvernement français aurait commandité les violences étudiées.

Une telle accusation exigerait des éléments autrement plus solides : des instructions authentifiées, des témoignages corroborés, des flux financiers ou des preuves judiciaires. Une succession d’images troublantes, même répétitives, ne suffirait pas.

L’hypothèse géopolitique ou étrangère

Des images de désordre peuvent être reprises par des acteurs étrangers pour fragiliser l’image d’un pays ou alimenter des campagnes de communication hostiles. Cette possibilité générale justifie de s’intéresser à la diffusion des contenus, à leur amplification et à l’origine des éventuelles campagnes coordonnées.

Elle ne permet cependant pas de conclure que des puissances étrangères auraient organisé les actes de violence commis dans les manifestations françaises. Le rapport parlementaire étudié ne met pas en évidence une telle chaîne de commandement ou un financement étranger des faits concernés.

Pour évaluer sérieusement une éventuelle ingérence, il faudrait notamment rechercher des communications authentifiées, des paiements, des liens organisationnels et des preuves d’instructions. Sans ces éléments, l’hypothèse doit rester une hypothèse.

7. Les angles morts qui méritent une nouvelle investigation

Le constat d’absence de commandement national identifié ne doit pas mettre fin à l’enquête. Il invite au contraire à poser des questions plus précises et vérifiables.

  1. Un suivi statistique national : combien d’affaires ont été ouvertes après des violences en manifestation, combien ont abouti à des poursuites et à des condamnations, et quelle proportion concernait des personnes soupçonnées d’avoir préparé les faits ?
  2. La répétition des modes opératoires : dans quelle mesure retrouve-t-on les mêmes individus, les mêmes réseaux ou les mêmes techniques dans plusieurs villes, sans confondre similitude des méthodes et ordre centralisé ?
  3. Les déplacements et la préparation matérielle : quelles informations judiciaires permettent d’établir les déplacements organisés, les achats de matériel ou l’existence de formations à des techniques d’affrontement ?
  4. La traçabilité financière : les enquêtes financières ouvertes ont-elles été clôturées, et quelles conclusions publiques peut-on en tirer, sous réserve des secrets légalement protégés ?
  5. Le suivi des conclusions parlementaires : quelles recommandations du rapport de 2023 ont été mises en œuvre, et quels résultats concrets ont été obtenus dans l’identification des auteurs et des éventuels organisateurs ?

Ces questions permettent de progresser sans désigner arbitrairement un coupable. Elles pourraient également éclairer les responsabilités institutionnelles lorsqu’une enquête s’arrête aux auteurs matériels alors que des indices sérieux indiquent une préparation collective.

Conclusion : la coordination existe, le grand commanditaire reste à démontrer

Les violences commises en marge des manifestations françaises ne sont ni imaginaires ni toutes identiques. Les recherches publiques montrent que des groupes militants peuvent se déplacer, se mobiliser rapidement, échanger par messageries chiffrées et appliquer des tactiques similaires dans plusieurs villes. Il existe donc des formes réelles de coordination à l’échelle de groupes et d’actions ponctuelles.

Mais l’enquête parlementaire de 2023 n’a pas établi l’existence d’un chef national des Black Blocs, d’un complot national, d’un financement clandestin des violences étudiées ou d’un lien identifié avec la criminalité organisée. Elle a également souligné les difficultés à mesurer les suites judiciaires.

Ces constats ne ferment pas toutes les pistes. Ils obligent à mieux distinguer les auteurs, les organisateurs locaux, les éventuels financeurs et les acteurs qui pourraient chercher à exploiter politiquement les images de violence. Ce sont des responsabilités différentes, qui ne peuvent être démontrées par les mêmes éléments.

La vraie question n’est pas de choisir entre le récit officiel et le soupçon généralisé. Elle est de savoir si les enquêtes permettent de remonter aussi loin que les preuves le justifient : de l’auteur matériel à l’éventuel organisateur, puis au financeur lorsqu’il existe.

Une démocratie n’a rien à gagner à banaliser les violences. Elle n’a rien à gagner non plus à transformer une hypothèse en vérité avant que les faits l’établissent. La transparence des enquêtes et la publication de données judiciaires fiables restent les meilleurs moyens de répondre aux questions que les images, à elles seules, ne peuvent pas résoudre.

Cédric Balcon
Artia13.city, média indépendant.

Sources et documents

Cédric Balcon-Hermand
À PROPOS DE L’AUTEUR

Cédric Balcon-Hermand

Journaliste d’Artia13.city, président de l’association Artia13, auteur et éditeur sous le nom Cédric Balcon, ainsi qu’auteur-compositeur de musique.

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