Cartes imaginaires : Quand la réalité se perd dans le fantasme

Les cartes, ces objets magiques, révèlent bien plus que des territoires ; elles trahissent les fantasmes et les peurs de ceux qui les dessinent.

La carte, écrivait Julien Gracq, est un « objet magique, qui permet en quelques décimètres carrés, de voir, de posséder un pays… » Cette dimension symbolique est encore plus forte lorsque les lieux représentés sont des projections fantasmatiques, que celles-ci soient des suppositions sur des explorations à venir, la tentative de donner forme à des contrées de légende ou encore de simples fictions littéraires, lesquelles peuvent chercher la vraisemblance ou délibérément s’en écarter.

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Ce qui se passe réellement

Commençons par une évidence. Toute carte est une représentation, qui en dit souvent beaucoup sur qui l’a dessinée, sa position géographique, ses motivations, sa langue et sa vision du monde, l’état de ses connaissances mais aussi sur son imaginaire. Un simple planisphère, dans le désir impossible de représenter fidèlement toutes les régions du globe sur un quadrilatère, est ainsi le fruit de négociations et de conventions entre le respect des formes et celui des échelles, ce qui va apparaître au centre et en périphérie, en haut et en bas, pour ne rien dire des informations qui y seront mises en valeur.

Ces questions prennent un tour nouveau pour les « cartes imaginaires » que la Bibliothèque nationale de France a choisi de présenter dans une exposition sur le site François Mitterrand. La dimension onirique y est par définition plus présente. Le caractère lacunaire ou l’absence de données réelles, ou bien le fait de les utiliser pour rendre une fiction vraisemblable, introduisent même une sorte de plongée dans l’inconscient personnel et collectif.

Les mondes inexplorés

Les cartes, comme la nature, ont horreur du vide. Pour le combler, les Européens ont caché leur ignorance par des informations obtenues de seconde main. Ainsi, sur la base des récits rapportés par Marco Polo, on a d’abord dessiné une île au large des côtes sud-orientales de l’Afrique, puis deux, quand Madagascar fut découverte, à la fin du XVe siècle. Cette dernière ne correspondait en effet pas du tout au lieu qu’il décrivait dans son récit. Et pour cause ! Les informations qu’il avait transmises concernaient Makdachaou, l’actuelle Mogadiscio, capitale de la Somalie, qu’il croyait être une île.

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Les représentations des terres méconnues de l’époque moderne disent pendant plusieurs siècles les fantasmes des Européens les concernant. Le Nouveau Monde est ainsi habité de peuples nus et volontiers anthropophages. Le Grand Nord, peuplé de monstres marins, incarne les dangers d’une région particulièrement hostile. L’Asie est une « terre de prodiges » où se mêlent épopées anciennes, comme celles d’Alexandre le Grand, et voyages plus récents, comme celui de Marco Polo, où le merveilleux se mêle souvent aux expériences réelles. Pour l’Afrique, la dimension imaginaire est encore largement présente au XIXe siècle, peu à peu remplacée par le prisme déformant du projet colonial.


Abraham Ortelius « Islandia », dans Theatrum orbis terrarum, 1595
© BnF, Réserve des livres rares

Les mondes légendaires

Si l’Atlantide n’a pas été nécessairement inventée par Platon, c’est dans deux de ses dialogues, Le Timée et Le Critias, qu’on en trouve la trace la plus ancienne. Ce précédent, paré de tout le prestige d’un des deux plus grands maîtres de la philosophie grecque, est pour beaucoup dans la survivance du mythe d’une terre fabuleuse située dans l’océan Atlantique, très au-delà de la démesure, l’ubris en grec, qu’elle oppose à la cité athénienne vertueuse, qui l’affronte avec succès. Son plan est reproduit dans le jeu vidéo historique Assassin’s Creed en 2018.

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Le royaume du prêtre Jean, dont la trace écrite la plus ancienne remonte au XIIe siècle, a alimenté, à la fin du Moyen Âge, le mythe d’une grande puissance chrétienne en Inde, attestée par plusieurs voyageurs, comme Guillaume de Rubrouck et de nouveau Marco Polo, avant qu’en désespoir de cause, certains choisissent de le situer en Abyssinie. Il voyage ainsi beaucoup sur les cartes, avant d’alimenter de nombreuses fictions actuelles, comme le roman Baudolino d’Umberto Eco, publié en 2000 en Italie.

Robert Louis Stevenson, Monro Scott Orr Treasure Island (L’Île au trésor), 1934
Robert Louis Stevenson, Monro Scott Orr Treasure Island (L’Île au trésor), 1934
© BnFBnF, Cartes et plans

Les mondes littéraires et artistiques

Les « cartes imaginaires » peuvent aussi être partie intégrante de créations littéraires. L’Île au trésor (1881-1882) de Robert Louis Stevenson en est sans doute l’exemple le plus fameux. Nous sommes à quelques années des débuts de la psychanalyse. Comme son autre chef-d’œuvre, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde (1886), ce roman du grand écrivain écossais oppose le bien et le mal, les honnêtes membres d’une expédition qui se retrouvent enfermés dans un fortin sur une île avec la carte d’un trésor, et les pirates qui, eux, disposent du voilier qui permettra aux survivants de rentrer. On peut évidemment voir dans cette île une métaphore de notre inconscient assailli de pulsions mauvaises, et dans ce trésor, les bons et les mauvais usages des richesses que nous pouvons y puiser.

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William Faulkner a situé son œuvre pendant plus de quarante ans dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, qui signifie terre fendue en langue chickasaw. Il lui a donné assez de vraisemblance pour en faire l’archétype du sud étasunien. Ce réalisme qu’on retrouve dans le Balbec de Marcel Proust ou le Plassans de Zola, ou même dans l’île Lincoln de Jules Verne, qui bénéficie de coordonnées géographiques précises et d’une carte ad hoc parmi les illustrations de l’édition Hetzel, n’est évidemment pas le souci de C.S. Lewis dans Le Monde de Narnia ou de J.R.R. Tolkien dans Le Seigneur des anneaux. Si l’un et l’autre entendent emporter leurs lectrices et lecteurs dans un univers cohérent, la crédibilité à laquelle ils aspirent est purement fictionnelle et s’affranchit de toute référence stricte à un savoir documentaire. Les cartes de la Terre du milieu ou de Narnia deviennent ainsi, paradoxalement, la seule réalité possible, nourrie par les aventures qui s’y déploient, des mondes qui y sont représentés.


À voir : « Les cartes imaginaires », exposition du 24 mars au 19 juillet 2026 à la Bibliothèque nationale de France, site François Mitterand, à Paris.


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Pourquoi cela dérange

Les cartes imaginaires révèlent des incohérences et des absurdités. Elles sont le reflet d’une vision du monde déformée par des siècles de colonialisme et de préjugés. La représentation de l’Autre, souvent caricaturale, témoigne d’une peur irrationnelle et d’un besoin de contrôle.

Ce que cela implique concrètement

Les conséquences de ces représentations sont profondes. Elles influencent les politiques, alimentent les stéréotypes et renforcent les inégalités. En continuant à dessiner des frontières basées sur des fantasmes, on perpétue des injustices réelles.

Lecture satirique

Il est fascinant de constater à quel point les discours politiques se nourrissent de ces cartes imaginaires. Les promesses de conquêtes et de découvertes sont souvent déconnectées de la réalité, comme si les dirigeants croyaient encore à l’existence d’un Eldorado à portée de main.

Effet miroir international

À l’échelle mondiale, ces fantasmes se retrouvent dans les politiques autoritaires. Que ce soit aux États-Unis, en Russie ou ailleurs, la manipulation des représentations géographiques sert à justifier des actions souvent contraires aux droits humains.

À quoi s’attendre

Les tendances actuelles montrent un retour à des discours nationalistes et xénophobes, alimentés par des représentations déformées du monde. Il est crucial de rester vigilant face à ces dérives.

Sources

Source : www.rfi.fr

Voyage dans les cartes imaginaires: du fantasme à la fiction
Visuel — Source : www.rfi.fr
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