Berlin et Damas : un retour à la maison pour les réfugiés syriens, ou un aller simple vers l’oubli ?
Alors que l’Allemagne s’apprête à rapatrier 80 % des Syriens réfugiés, la promesse d’un « modèle circulaire de migration » semble plus proche d’un tour de passe-passe que d’une solution viable.
Table Of Content
- Ce qui se passe réellement
- Un « modèle circulaire de migration » entre Allemagne et Syrie
- 200 millions d’euros injectés par Berlin en Syrie
- Le passé jihadiste d’Al-Charaa dénoncé par des manifestants
- Pourquoi cela dérange
- Ce que cela implique concrètement
- Lecture satirique
- Effet miroir international
- À quoi s’attendre
- Sources
Le chancelier allemand Friedrich Merz a récemment déclaré que Berlin collaborait avec Damas pour le rapatriement de la majorité des Syriens réfugiés en Allemagne d’ici trois ans. Une annonce qui, à première vue, pourrait sembler généreuse, mais qui, dans le contexte d’une montée de l’extrême droite, soulève plus de questions qu’elle n’en résout.
Ce qui se passe réellement
Berlin travaille avec Damas au rapatriement en trois ans de la grande majorité des Syriens réfugiés en Allemagne, a déclaré lundi le chancelier Friedrich Merz au cours de la visite du président Ahmed al-Charaa. L’avenir de la diaspora syrienne en Allemagne, qui compte environ un million de personnes notamment arrivées pendant la crise migratoire de 2015, est au cœur de ce premier voyage officiel à Berlin du dirigeant syrien.
En plein durcissement de la politique migratoire allemande dans un contexte d’essor de l’extrême droite, le chancelier conservateur a dit en conférence de presse vouloir cibler en priorité « un petit groupe qui nous pose des problèmes », à savoir des Syriens ayant commis des infractions. Mais, « dans la perspective plus longue des trois prochaines années », ce virage migratoire doit, selon Merz, concerner 80 % des Syriens qui séjournent dans la première économie européenne. « Et c’est aussi le souhait du président al-Charaa », a ajouté le chancelier.
Un « modèle circulaire de migration » entre Allemagne et Syrie
Selon le président syrien, qui n’a pour sa part pas donné de chiffres, Berlin et Damas souhaitent établir un « modèle circulaire de migration qui permettra aux Syriens de contribuer à la reconstruction de leur patrie sans avoir à abandonner la stabilité des vies qu’ils ont bâties ici pour ceux qui veulent rester ». Il a souligné que les Syriens d’Allemagne devaient être « un pont » entre les deux pays et étaient « un atout ».
Le président syrien devait aussi aborder les questions migratoires avec le ministre allemand de l’intérieur Alexander Dobrindt plus tard dans l’après-midi. Avant ce déplacement en Allemagne, Ahmed al-Charaa, un ancien rebelle jihadiste de 43 ans qui a renversé Bachar el-Assad en décembre 2024, a multiplié les voyages, en particulier aux États-Unis, en France et en Russie, afin de replacer la Syrie sur la scène internationale.
200 millions d’euros injectés par Berlin en Syrie
Après 14 ans de guerre civile, le redressement de la Syrie est primordial, ont souligné les deux hommes. L’Allemagne va ainsi financer à hauteur de 200 millions d’euros des projets relatifs à l’approvisionnement en eau ou à la reconstruction d’hôpitaux. Lundi, Ahmed al-Charaa a aussi rencontré le président fédéral Frank-Walter Steinmeier et a participé à un forum économique germano-syrien au ministère des Affaires étrangères. Il y a vanté une Syrie « refuge pour les chaînes d’approvisionnement », qui permet le transport d’énergie et de marchandises vers l’Europe sans passer par le détroit d’Ormuz, paralysé par la guerre au Moyen-Orient.
Mais la Syrie reste ensanglantée par des affrontements, notamment des combats entre troupes gouvernementales et combattants kurdes, et les accusations de violations des droits humains sont légion.
Friedrich Merz a ainsi exhorté son homologue à l’installation d’un « État de droit » et au respect des droits de tous les Syriens « quelle que soit leur religion, leur appartenance ethnique ou leur sexe ». « Je lui (au président syrien, ndlr) ai également dit que de nombreux projets communs à l’avenir dépendraient aussi du fait que nous trouvions un État de droit offrant un cadre fiable pour l’économie mais aussi pour les citoyens », a-t-il ajouté.
Le passé jihadiste d’Al-Charaa dénoncé par des manifestants
Plusieurs manifestations sont organisées à Berlin contre cette visite, initialement prévue pour janvier mais reportée en raison de heurts entre l’armée et les combattants kurdes. Devant le ministère des Affaires étrangères lundi matin, des manifestants ont brandi des drapeaux kurdes et des pancartes critiquant le rapprochement entre les deux dirigeants, ainsi que le passé jihadiste du président syrien.
Une association kurde en Allemagne, la KGD, a jugé vendredi dans un communiqué que l’ancien chef rebelle ne devait bénéficier d' »aucune reconnaissance officielle ».
Friedrich Merz a pour l’instant « réduit sa politique syrienne à la question des expulsions et ignoré la situation réelle sur le terrain », a déclaré à l’AFP Luise Amtsberg, la députée des Verts chargée des affaires étrangères, mettant en garde contre une « normalisation précipitée » des relations bilatérales.
Pourquoi cela dérange
Cette politique de rapatriement, sous couvert d’un discours humaniste, semble davantage être une manœuvre pour apaiser les tensions internes et satisfaire une frange de l’électorat de droite que de réelles intentions de reconstruction. En effet, comment peut-on parler de « modèle circulaire » quand le pays d’origine est encore en proie à la violence et à l’instabilité ?
Ce que cela implique concrètement
Les conséquences de cette décision pourraient être désastreuses pour les Syriens qui, après avoir fui la guerre, se retrouveraient à nouveau exposés à des dangers mortels. De plus, cela pourrait créer un précédent inquiétant pour d’autres groupes de réfugiés, renforçant l’idée que l’Europe privilégie les retours forcés au lieu de l’intégration.
Lecture satirique
En somme, le discours de Merz ressemble à une pièce de théâtre absurde où les acteurs jouent des rôles qu’ils ne maîtrisent pas. Promettre un « État de droit » en Syrie tout en envoyant des réfugiés vers un régime qui a fait ses preuves en matière de violations des droits humains, c’est un peu comme demander à un pyromane de gérer une caserne de pompiers.
Effet miroir international
Cette situation rappelle les dérives autoritaires observées ailleurs, où les gouvernements utilisent la question des réfugiés comme un outil de propagande pour renforcer leur pouvoir. Les États-Unis, avec leur politique d’immigration, et la Russie, avec son soutien à des régimes répressifs, sont des exemples frappants de cette tendance.
À quoi s’attendre
Si cette tendance se poursuit, on peut s’attendre à une intensification des tensions entre les communautés syriennes en exil et les gouvernements européens, ainsi qu’à une normalisation des politiques de rapatriement forcé, souvent au détriment des droits humains.