Bally Bagayoko : La France insoumise face à la déferlante raciste

L’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis a déclenché une vague de propos racistes, révélant les tensions persistantes dans la société française.

Quand Bally Bagayoko, candidat de La France insoumise (LFI), a été élu maire de Saint-Denis, on aurait pu s’attendre à des célébrations. Au lieu de cela, une tempête de haine s’est abattue sur lui, avec des comparaisons douteuses à un « chef de tribu » et à un « grand singe » sur CNews. Bienvenue dans le monde merveilleux de la politique française, où l’élection d’un homme non-blanc à un poste de pouvoir semble toujours être un événement perturbateur.

Ce qui se passe réellement

L’élection de Bally Bagayoko, candidat de La France insoumise (LFI), à la mairie de Saint-Denis, au nord de Paris, s’est accompagnée d’une vague de propos racistes sur certains plateaux télé et sur les réseaux sociaux. L’historien Pascal Blanchard, spécialiste des enjeux de diversité et du fait colonial, décrypte les ressorts de cette séquence.

RFI : Après l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, on a entendu lors d’un débat sur la chaîne de télévision CNews des propos le comparant à un « chef de tribu », à un « grand singe », une vague de haine a déferlé en ligne aussi. Pour vous, de quoi cette séquence est-elle révélatrice ?

Pascal Blanchard : Cette élection a montré beaucoup de choses sur un temps très court. On croit que tout est nouveau. En réalité, ce n’est qu’un empilement de phénomènes que l’on connaît déjà dans notre récit français. Mais comme ils arrivent en même temps, cela donne une impression de choc.

D’abord, c’est un vieux fond raciste qui remonte quand, d’un seul coup, dans la société française, quelqu’un de non-blanc commence à exercer un rôle de pouvoir. Par définition, cela crée des tensions. Et cela existe depuis deux siècles et demi, depuis que des hommes et des femmes non blanches accèdent à des fonctions électives (notamment les premiers députés sous la Révolution française ou des officiers noirs dans l’armée française). Du temps de Jean-Baptiste Belley, député noir sous la Révolution française, déjà, certains considéraient que le pouvoir politique ne pouvait pas être partagé, voire que des minorités non-blanches ne pouvaient pas l’exercer : ils étaient perçus comme « illégitimes ».

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            <span>« Gare à vous, les singes arrivent ! Petit avertissement à Bolloré et ses sbires », a-t-on notamment pu lire sur une pancarte brandie lors de la manifestation contre le racisme qui s'est déroulée à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 4 avril 2026.</span>
            <span>© Isabelle Le Gonidec - RFI</span>
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<p>On voit alors réapparaître tout le vieux discours racialiste du XIXe siècle, issu du monde savant : l’association au monde simiesque, la référence à la tribu et à l’Afrique (les ténèbres), à l’animalité, à l’incompétence et la référence au zoo humain. D'ailleurs, le 2 avril, plusieurs députés afro-descendants ont reçu deux planches de Tintin au Congo, détournées avec des textes négrophobes et l'inscription « échappée du zoo de Beauval ». Tout cela sert à démontrer qu’ils ne sont pas à leur place, qu’ils sont illégitimes. Mais il y a aussi autre chose qui se superpose : toute la vieille vision colonialiste.</p>
<p><strong>Justement, vous travaillez sur les imaginaires hérités de la colonisation… Quand vous entendez ces propos, qu’est-ce qu’ils racontent ?</strong></p>
<p>Dans l’« affaire <strong><a rel="nofollow" target="_blank" href="https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-grand-invité-international/20260404-le-maire-de-saint-denis-bally-bagayoko-visé-sur-cnews-c-est-un-discours-qui-est-très-dangereux" target="_self">Bagayoko</a></strong>, il n’y a pas seulement une question de racisme. Il y a aussi une dimension coloniale pour rappeler à chacun de rester à sa place, que le pouvoir ne peut être partagé. Si on ne prend pas en compte aussi ce discours, on ne comprend pas ce qui se passe dans cette séquence à travers l’agression d’une minorité, certes, mais très bruyante car bénéficiant de moyens médiatiques.</p>
<p>Son élection vient nous perturber parce qu’elle casse quelque chose : ceux qui étaient hier du côté des dominés – et là, on est dans une dimension coloniale – se retrouvent du côté du pouvoir. Cela a toujours existé. Quand Gratien Candace [député de 1912 à 1940, NDLR] arrivait à l’Assemblée nationale, Léon Daudet, élu de l'Action française, le traitait de « cannibale ». Quand des ministres venus d’Afrique ou des Antilles accédaient à des responsabilités, ils étaient considérés comme incompétents… mais en même temps ils venaient légitimer l’édifice impérial et la politique d’assimilation.</p>
<p><strong>Pourquoi l’accession à des responsabilités de ces figures issues de l'immigration et des quartiers populaires continue-t-elle de susciter ce type de rejet ?</strong></p>
<p>Cela rejoint la réponse précédente : parce qu’elles ne sont pas perçues comme étant « à leur place ». Cette élection vient perturber parce qu’elle perturbe un ordre établi. Et ça, c’est insupportable pour certains.</p>
<p>Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que malgré les discriminations, malgré les obstacles politiques, des figures comme Bally Bagayoko réussissent à être élues dans une grande ville. Tant que l’égalité n’est pas effective, il n’y a pas besoin de hurler et d’agresser. Le jour où l’égalité s’installe, c'est là que la violence surgit. On l’a vu avec les juifs dans les années 1930, avec le fait qu'ils commencent à occuper des postes importants y compris la magistrature suprême en tant que président du Conseil — comme <strong><a rel="nofollow" target="_blank" href="https://www.rfi.fr/fr/connaissances/20240625-1936-le-front-populaire-contre-le-fascisme-et-l-antisémitisme-pour-les-progrès-éducatifs-et-sociaux" target="_self">Léon Blum en 1936</a></strong> —, mais aussi avec les femmes quand elles ont revendiqué leurs droits et l’égalité, alors à ce moment-là ils sont agressés et violentés.</p>
<p>Mais attention, on se dit aujourd’hui que la société est plus raciste qu’avant. Ce n’est pas exact. Nous sommes moins violents qu’au temps de l’esclavage, qu’à l’époque coloniale ou sous le régime d’apartheid. Nous l’oublions face à la violence du présent, mais l’égalité progresse, et cela rend ces réactions visibles car nous les trouvons inacceptables désormais. Ce qui reste à ceux qui le refusent : les cris, les insultes, les amalgames, et les discriminations.</p>
<p><strong>On se souvient d'autres cas ces dernières années d'élus pris pour cible. Les choses ne changent pas trop finalement...</strong></p>
<p>Ce serait une erreur de penser que tout cela est nouveau. Notre histoire, c’est 250 ans de ces phénomènes, avec des moments d’ouverture et des moments de violence. En 1879, le président du conseil municipal de Paris est un homme noir, Severiano de Heredia. En 1794, c’est un homme noir, Jean-Baptiste Belley, qui prend la parole au cœur de l’Assemblée. Il y a eu des ministres noirs dans les années 1920-1930, bien avant d’autres pays. Il y a eu Gaston Monnerville, président du Sénat, c’est une longue histoire.</p>

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            <span>Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis-Pierrefitte, la plus grande commune de la banlieue parisienne, prend la parole. Saint-Denis lors du rassemblement contre le racisme.</span>
            <span>© Y.SAFRONOV, RFI</span>
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<p>À certains moments, ces figures passent sans provoquer de réaction, sans opposition. Et puis à d’autres moments, cela a été violent. Plus récemment, à l’encontre de Christiane Taubira, il y a eu l’épisode de la banane et la violence des mots. Ou encore Kofi Yamgnane, qui raconte les lettres d’insultes qu’il recevait quand il était maire, député ou secrétaire d'État. Tout cela dit quelque chose du pays. On ferait une erreur de penser que rien ne change. Mais on ferait aussi une erreur de croire que tout est nouveau ou que cela n’est qu'un signe essentiel à décoder.</p>
<p><strong>On a souligné que le gouvernement, qui a fini par réagir par la voix du ministre Laurent Nunez, était resté longtemps silencieux.</strong> <strong>Dénoncer ce genre de propos ne semble plus aujourd'hui une évidence. Comment l’expliquez-vous ?</strong></p>
<p>Être antiraciste aujourd’hui n’est plus un sujet neutre. Ce n’est plus forcément être du côté du bien, c’est perçu comme une posture politique. On est passé de <strong><a rel="nofollow" target="_blank" href="https://www.rfi.fr/fr/podcasts/revue-de-presse-des-hebdomadaires-français/20260405-à-la-une-le-racisme-en-france-s-invite-dans-le-débat-politique-et-médiatique" target="_self">la lutte contre le racisme</a></strong> à quelque chose qui est interprété comme un choix idéologique. Petit à petit, le contexte de ces dernières années a politisé cette question, et les antiracistes ont été désignés comme ceux qui fracturaient la société française et fabriqueraient une « forme de racisme ». C’est devenu insidieux dans les médias, et dans le débat public.</p>
<p><strong>On a parfois l'impression qu'on oublie que le racisme est un délit et qu'il ne relève pas d'une opinion. Ce déferlement révèle-t-il aussi ce qui est devenu acceptable aujourd’hui dans le débat public ? </strong></p>
<p>C’est un renversement des valeurs et des discours qui a lieu. Il faut presque se défendre quand on veut être antiraciste et faire attention au discours que l’on propose. On met au même niveau le discours raciste et le discours antiraciste, comme si les deux n’étaient qu’une opinion et non pas un délit. C’est ce qui est en train de se passer. Et cela explique les malaises et les silences.</p>
<p><strong>Lors du rassemblement contre le racisme organisé à Saint-Denis, Bally Bagayoko a lancé « <em>Nous sommes la France</em> » et fait chanter la Marseillaise. Dans le même temps, La France insoumise a popularisé l’expression de « Nouvelle France » pour désigner ces élus issus de l’immigration. Comment comprendre ce décalage ?</strong></p>
<p>C’est précisément ce qui rend sa position intéressante. Bally Bagayoko <strong><a rel="nofollow" target="_blank" href="https://www.rfi.fr/fr/france/20260404-france-rassemblement-contre-le-racisme-après-des-propos-visant-le-nouveau-maire-de-saint-denis" target="_self">mobilise des symboles républicains</a></strong> très classiques : la devise, la Marseillaise, l’idée d’un « nous » national. Il s’inscrit dans un récit français assez traditionnel.</p>
<p>En même temps, il est associé à La France insoumise, et donc à des débats plus récents, notamment autour de la « Nouvelle France ». Or il ne vient pas du cœur de cette réflexion. Il s’en distingue même, par exemple lorsqu’il refuse le terme « racisé » et se définit plutôt comme « héritier de l’histoire de l’immigration ». Mais malgré cela, sa personne est immédiatement rattrapée par ces débats. Elle devient un symbole.</p>
<p>La « Nouvelle France », c’est un slogan efficace, parce qu’il est simple et immédiatement compréhensible. Il oppose deux visions : une France qui se veut ouverte, diverse, et une autre qui se définit comme plus fermée, plus identitaire. Comme tout slogan, il est fait pour marquer et pour cliver. Il peut être puissant, mais il produit aussi de la tension (et de la fracture), parce qu’il donne le sentiment d’une France qui se redéfinit, et donc, pour certains, d’une France qui leur échappe. Bally Bagayoko se retrouve au cœur de cette tension : à la fois figure d’intégration républicaine classique, et incarnation, malgré lui, de ces débats contemporains sur la « Nouvelle France ».</p>
<p><strong>Est-ce que vous avez le sentiment qu’on est à un moment de bascule sur ces questions aujourd’hui ?</strong></p>
<p>Oui, parce qu’aujourd’hui ces figures gagnent des élections et dirigent des villes. Cela change la donne. Inévitablement, le monde changera et cela fera changer le monde. Dans le même temps, on entre dans une période de turbulence et qui est un moment de l’Histoire qui est majeur.</p>

Pourquoi cela dérange

La réaction violente à l’élection de Bagayoko met en lumière une incohérence flagrante : alors que la France se vante d’être une terre d’égalité, elle peine à accepter que des figures issues de l’immigration accèdent à des postes de pouvoir. Ce double discours est aussi vieux que la République elle-même, et pourtant, il semble toujours surprendre.

Ce que cela implique concrètement

Cette situation n’est pas qu’une simple anecdote. Elle a des conséquences directes sur la perception de la diversité en France et sur l’acceptation des minorités au sein des institutions. Si l’élection de Bagayoko provoque une telle réaction, que dire des autres élus issus de l’immigration ?

Lecture satirique

Ah, la France, ce pays où l’on chante « Liberté, Égalité, Fraternité » tout en brandissant des pancartes de zoo. La contradiction est si épaisse qu’on pourrait presque la couper avec un couteau. Les discours politiques oscillent entre promesses d’inclusion et réalité d’exclusion, comme un mauvais sketch comique qui ne fait rire que ceux qui sont déjà au pouvoir.

Effet miroir international

En regardant au-delà des frontières, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec d’autres pays où les discours racistes et nationalistes prennent de l’ampleur. Que ce soit aux États-Unis ou en Russie, la montée de l’extrême droite semble toujours s’accompagner d’une hostilité envers les minorités. La France n’est pas isolée dans cette dérive.

À quoi s’attendre

Si les tendances actuelles se poursuivent, on peut s’attendre à une intensification des tensions raciales et à une résistance accrue des mouvements antiracistes. La société française est à un carrefour, et les choix qui seront faits dans les années à venir auront des répercussions durables.

Sources

Source : www.rfi.fr

Visuel — Source : www.rfi.fr
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