La destruction du barrage de Kakhovka, dans le sud de l’Ukraine, a provoqué en juin 2023 des inondations en aval et vidé une grande partie du réservoir en amont. Depuis, deux transformations se déroulent à la fois : des polluants accumulés dans les sédiments risquent de se disperser, tandis qu’une végétation nouvelle s’installe sur les terres découvertes. Ces évolutions nourrissent une question qui dépasse la seule ingénierie : faut-il reconstruire le barrage, ou laisser se développer un écosystème différent ?

Une catastrophe en amont comme en aval

Le barrage de Kakhovka, construit sur le Dniepr dans les années 1950, a été détruit le 6 juin 2023. La rupture a libéré les eaux du réservoir et inondé des localités situées en aval, notamment dans les régions de Mykolaïv et de Kherson. En amont, la baisse du niveau a mis à nu près de 1 944 km² de fond de réservoir. Les autorités russe et ukrainienne se sont mutuellement accusées de la destruction.
Les conséquences ne se résument pas aux dégâts immédiats. Le réservoir alimentait des villes, des activités industrielles et des réseaux d’irrigation. Il soutenait aussi des activités de pêche et modifiait le régime écologique du fleuve. Une étude publiée en 2026 dans Applied Water Science examine les besoins en eau de la région en s’appuyant notamment sur des données officielles d’avant-guerre. Elle souligne que, sans capacité de stockage, les besoins des populations, de l’agriculture et des écosystèmes peuvent entrer en concurrence, surtout lors des périodes de faible disponibilité en eau.
Des polluants présents dans les sédiments
Pendant des décennies, les sédiments du réservoir ont reçu des apports issus des activités industrielles et agricoles du bassin du Dniepr. Une estimation de chercheurs de l’Institut Leibniz d’écologie des eaux douces et des pêches, fondée sur des prélèvements réalisés avant la catastrophe et des observations à distance après la vidange, évalue à environ 83 300 tonnes la quantité de métaux lourds présente dans les sédiments exposés, notamment du plomb, du cadmium et du nickel.
Ce chiffre désigne un stock estimé dans les sédiments, pas une quantité qui aurait été entièrement relâchée dans l’eau. Selon les chercheurs, moins de 1 % des sédiments aurait été évacué lors de la vidange. Le risque est aussi progressif : pluies, crues et érosion peuvent entraîner des particules contaminées vers l’aval. Des métaux lourds peuvent s’accumuler dans les organismes et circuler dans les chaînes alimentaires, mais l’ampleur des effets sur la santé humaine dans la région ne peut pas être déduite de la seule estimation du stock. Elle exige des mesures régulières de l’eau, des sols et des organismes vivants.
Une étude sur la mer Noire, fondée sur des images satellitaires, des modèles hydrologiques et des données de terrain limitées, a suivi le panache de matières en suspension après la rupture, entre juin et début juillet 2023. Ses auteurs précisent que les combats et les restrictions d’accès ont empêché un suivi classique sur le terrain : leurs résultats éclairent donc surtout les changements observables dans les eaux de surface, et non l’ensemble des effets possibles sur les fonds marins.
La végétation revient, mais l’écosystème change
Sur le fond asséché du réservoir, saules et peupliers ont colonisé certaines zones. Une étude de terrain menée sur six placettes a recensé 87 espèces, dont 79 plantes vasculaires. Elle décrit une installation rapide de fourrés de saules, mais ces observations localisées ne permettent pas de conclure que tout l’ancien réservoir se rétablit de la même manière, ni que l’écosystème d’avant la construction du barrage est déjà restauré.
La repousse végétale peut contribuer à stabiliser les sols et certaines plantes peuvent absorber des éléments présents dans leur environnement. Cela ne signifie pas pour autant que les contaminants disparaissent : leur accumulation dans les plantes et leur transfert éventuel aux animaux doivent être étudiés. La nature qui revient ne remet donc pas simplement le paysage à son état antérieur. Elle ouvre la voie à des milieux différents, dont la composition et la stabilité restent à documenter.
Reconstruire ou planifier sans barrage ?
Le débat oppose des enjeux qui concernent directement les habitants et les activités de la région. Reconstruire un ouvrage pourrait rétablir une capacité de stockage utile à l’approvisionnement et à l’irrigation. Mais remettre en eau l’ancien réservoir transformerait les nouveaux habitats et modifierait une nouvelle fois les conditions locales. À l’inverse, renoncer au barrage ne résout pas les besoins en eau : il faut alors organiser les usages et tenir compte des débits nécessaires au fleuve et à ses écosystèmes.
La comparaison de ces options reste difficile. L’étude sur les besoins en eau utilise des données d’avant-guerre et examine différents scénarios de disponibilité de l’eau ; elle ne constitue pas une décision de reconstruction ni une mesure complète de la situation actuelle. De plus, les opérations de terrain sont contraintes par la guerre. Ce que l’on peut raisonnablement conclure, c’est que le choix ne se réduit pas à opposer une infrastructure utile à une nature intacte : il s’agit d’arbitrer entre usages de l’eau, sécurité des populations et évolution des milieux, avec des connaissances encore incomplètes.
Source : CNRS le Journal thématique : Sociétés
Article original : Consulter la source originale







