La France face à une hausse des décès au travail, des chiffres préoccupants à analyser.
La France, championne d’Europe des morts au travail ? Pas si sûr…
La France est souvent désignée comme « championne d’Europe » en matière de mortalité liée au travail, avec 1.331 décès recensés en 2025 selon la CGT. Ces chiffres sont souvent corroborés par les données d’Eurostat, l’Office statistique de l’Union européenne, qui compile les informations fournies par chaque État membre. En 2023, le taux d’accidents mortels pour 100.000 travailleurs était de 1,63 dans l’Union européenne, contre 3,6 en France.
Cependant, cette analyse suscite des débats.
Accidents du travail : des règles de classement européen inégales ?
Raphaël Haeflinger, directeur d’Eurogip, un observatoire spécialisé dans l’assurance, souligne que les comparaisons d’Eurostat peuvent être trompeuses. Le système français incite à déclarer et indemniser les victimes d’accidents du travail dès un taux d’incapacité de 1 %, alors qu’en Allemagne, ce seuil est fixé à 20 %, et même à 50 % en Bulgarie. Diane Buisson, avocate en droit du travail, confirme qu’il existe une surdéclaration en France, tandis que certains pays de l’Est souffrent d’une sous-déclaration.
Tout décès sur le lieu et sur le temps de travail est comptabilisé comme accident du travail
En France, tout décès sur le lieu et durant le temps de travail est présumé être un accident du travail, même en cas de malaise ou d’AVC, à moins qu’il ne soit prouvé que cela n’a pas de lien avec le travail. En 2021, sur 645 décès reconnus comme accidents du travail, 387 étaient liés à des malaises dont le lien avec le travail n’a pas pu être établi, ce qui pourrait entraîner une stimation des chiffres. Ces statistiques incluent également les suicides, dès lors qu’un lien avec le travail est prouvé, rendant les comparaisons internationales encore plus complexes.
De plus en plus de morts liés au travail ces dernières années ?
Les rapports de l’Assurance Maladie indiquent 764 accidents du travail mortels en 2024, une légère augmentation par rapport aux années précédentes (759 en 2023, 738 en 2022, et 645 en 2021). Cette tendance à la hausse semble se confirmer depuis la sortie de la crise sanitaire. Selon le directeur d’Eurogip, cette augmentation pourrait être liée à une jurisprudence facilitant la reconnaissance des décès en accidents du travail depuis 2019. Toutefois, le chercheur Laurent Vogel souligne que la situation en France est préoccupante, notamment en raison de la réduction de 20 % des effectifs de l’inspection du travail et de la perte de pouvoir des travailleurs depuis 2017.
Matthieu Lépine, professeur à Montreuil, alerte sur le fait que les pouvoirs publics évitent de comparer les chiffres français avec ceux des autres pays européens, alors qu’ils le font pour d’autres sujets comme les retraites.
Aucune donnée sur les fonctionnaires ou les indépendants
Les spécialistes s’accordent à dire que les chiffres français ne sont pas entièrement comparables à cause de biais méthodologiques. De plus, ils soulignent l’absence de données centralisées sur les 5 millions de fonctionnaires et un manque de visibilité sur le secteur agricole et les travailleurs indépendants.
Source : Eurostat, CGT, Eurogip
