Le paradoxe est saisissant. D’un côté, le Plan Deeptech, lancé en 2019 et doté de 3 milliards d’euros, ambitionne de faire de la France un acteur majeur de l’innovation de rupture. De l’autre, les laboratoires publics français regorgent de découvertes prometteuses qui ne franchissent jamais la porte de l’industrialisation. Pourtant, l’argent ne manque pas : depuis 2019, plus de 2 100 startups ont bénéficié de 3,7 milliards d’euros d’aides à l’innovation via la banque Bpifrance. Alors pourquoi tant de spin-offs académiques meurent-elles en silence, quelques années après leur création ?
Un gouffre entre le labo et le marché
Le premier obstacle est structurel. On parle de « valleys of death » pour qualifier cette phase critique qui sépare le prototype de la mise en marché. Les startups Deeptech ne ressemblent pas aux autres. Elles exigent des cycles de développement bien plus longs. Pour mettre au point un nouveau produit Deeptech, l’investissement est de l’ordre de 100 millions d’euros sur dix à quinze ans, avec un risque d’échec élevé. Or les fonds de capital-risque classiques ont des horizons de cinq à sept ans.
“Le temps long de la science se heurte frontalement au temps court de la finance.”
Les startups Deeptech consomment 2,5 fois plus de capital que celles du numérique, selon Bpifrance. Ce déséquilibre structurel n’est pas sans conséquence. Le taux moyen de survie des entreprises à cinq ans en France est de 50 %, selon l’INSEE. Pour les spin-offs académiques Deeptech, les conditions de départ sont encore plus défavorables : ticket d’entrée élevé, délai de mise sur le marché incertain, clients industriels longs à convaincre. Le résultat est prévisible. Beaucoup ferment avant d’avoir prouvé leur modèle économique.
Le talon d’Achille : des équipes trop scientifiques
Au-delà du financement, c’est la composition des équipes fondatrices qui pose problème. En France, les spin-offs issues des labos sont très souvent portées par des chercheurs brillants. Mais ces profils manquent fréquemment de compétences industrielles, commerciales ou managériales. Le Sénat a identifié plusieurs angles morts dans la valorisation de la recherche publique.
“Les principales failles sont : l’absence d’une réelle stratégie de valorisation et la carence des moyens destinés à la maturation et au transfert de technologies.”
En effet, un chercheur qui sait publier dans Nature ne sait pas nécessairement négocier avec un grand compte industriel. C’est un métier différent. Les SATT, ces sociétés d’accélération du transfert de technologies créées en 2012 dans le cadre des investissements d’avenir, ont tenté de combler ce vide. Elles financent la maturation technologique. Mais leur rôle reste limité dans la durée. Elles passent le relais, sans garantir que quelqu’un de compétent soit là pour le saisir. Le chaînon manquant, c’est le profil hybride : mi-scientifique, mi-industriel. Cette figure est rarissime en France. Elle est pourtant centrale dans les modèles qui fonctionnent.
Ce que MIT et Stanford font différemment
L’écart avec les universités américaines est révélateur. Au MIT et à Stanford, le transfert technologique est une culture, pas un dispositif administratif. Parmi les facteurs clés de succès identifiés par le MIT, figurent des décennies de tradition de collaboration avec l’industrie, une tolérance à l’échec érigée en principe, et un écosystème de capital-risque développé symbiotiquement avec l’université.
Cette dernière dimension est décisive. Stanford et le MIT ont adopté une approche relativement peu interventionniste dans la construction de leurs écosystèmes. Cette stratégie a fonctionné grâce à une culture entrepreneuriale forte et à des partenariats industriels profondément ancrés dans les deux institutions. À Cambridge (Massachusetts) comme à Palo Alto, les entrepreneurs en série gravitent autour des campus. Ils co-fondent, ils accompagnent, ils investissent. La recherche financée directement par l’industrie a représenté 176 millions de dollars, soit environ 20 % du budget total de recherche du MIT pour l’exercice 2025. En France, 45 % des financements Deeptech proviennent du secteur public, contre seulement 26 % aux États-Unis, selon une étude Hello Tomorrow et BCG. L’argent public est donc omniprésent. L’argent privé patient, lui, reste l’exception.
Reconstruire la chaîne, maillon par maillon
Des solutions existent. Elles nécessitent de revoir la chaîne de valeur dans son ensemble. Premièrement, la France doit former des profils entrepreneuriaux au sein même de ses laboratoires. Certaines SATT l’ont compris. Chez Conectus, les chercheurs côtoient les entrepreneurs au quotidien, grâce à des équipes aux parcours mixtes public-privé. C’est encore trop rare. Deuxièmement, le pays doit structurer une offre de « patient capital » privé. Les fonds à horizon quinze ans sont quasi inexistants en dehors de Bpifrance. Or l’État ne peut pas tout financer indéfiniment. Troisièmement, les grandes entreprises françaises, comme Total, Air Liquide, Michelin ou Dassault, doivent jouer un rôle d’ancrage industriel dès l’amorçage. Pas seulement comme clients futurs, mais comme co-développeurs dès le stade laboratoire. C’est ainsi que fonctionnent les meilleurs clusters américains. En 2022, Bpifrance a renforcé ses moyens via France 2030, en finançant notamment les Pôles Universitaires d’Innovation, pour rapprocher académiques et industriels.
Un signe d’espoir émerge : de nouveaux entrepreneurs Deeptech, moins académiques, s’associent désormais à des chercheurs pour valoriser des technologies existantes. Cette figure hybride manque encore à l’écosystème français. Pour l’encourager, il faudrait créer des passerelles plus précoces entre laboratoires et industriels. Car malgré 1,3 milliard d’euros investis par Bpifrance en 2024, la Deeptech française reste largement financée par l’argent public.
“Les fonds privés, notamment les corporate ventures, interviennent encore trop tard, une fois les risques technologiques absorbés par l’État.”
La direction est bonne. Mais le chemin reste long. La France a su créer les graines. Elle n’a pas encore construit le sol fertile pour qu’elles survivent.
Source : Hello Tomorrow, BCG, Bpifrance, INSEE.
